
Crédit : Zack Smith
Durement touchée par la crise sanitaire, la Nouvelle-Orléans continue d’entretenir, malgré tout, sa réputation de bouillonnement musical. Parmi les dernières réjouissances venues de la cité croissant, il y a l’album My People du groupe Cha Wa, formation solidement ancrée dans la tradition du funk des Indiens de Mardi gras. Le groupe vient d’ajouter, grâce ce nouvel opus, des nuances à ses couleurs made in Nola. Une évolution naturelle et cohérente, des percussions traditionnelles jusqu’au rap contestataire, en passant par une reprise de chanson folk engagée. Rencontre avec trois membres de cette formation qui n’a pas fini de faire parler d’elle.
D’où vient le nom du groupe ?
Joseph : Le terme Cha Wa a plusieurs significations dans la culture des indiens de Mardi-Gras. Joe, notre batteur et mon oncle on trouvait le nom du groupe en se basant sur la terminologie des indiens de Mardi gras. Cha Wa veut dire « on vient te chercher » , il s’agit d’un cri de guerre, un avertissement pour faire comprendre que le groupe arrive. Chaque tribu utilise ce terme, mais la majorité du langage des indiens de mardi-gras est gardée secret. Depuis longtemps, la pratique des indiens de mardi-gras est une chose gardée secrète, beaucoup de gens ne voulaient pas être affiliés avec le fait d’être natif-américains ou tout ce qui pouvait être liés à leur histoire, de peur d’être emmenés dans les réserves. Les hommes et les femmes noirs qui pratiquaient cette tradition ne s’étalaient pas sur le sujet. C’est pour cela que les éléments de langage ont été gardés secrets, quand ils n’ont pas disparus, perdus leur véritable sens, ou même été remaniés.
Joseph, vous êtes le fils de Big Chief Monk Boudreaux, est-ce que vous pouvez nous parler de lui, et du fait de grandir dans cette culture des Black Indians ?
Joseph : Mon père est le plus ancien des Indiens de Mardi gras, actuellement, à la Nouvelle-Orléans, mais c’est aussi un des fondateurs de la musique des Black Indians, telle qu’elle a été introduite en dehors de la ville. Lui et Big Chief Bo Dollis de The Wild Magnolias étaient les premiers à se saisir de cette musique, qui a été créer dans la rue, pour la faire évoluer vers ce que l’on connaît aujourd’hui, en ajoutant du funk, en ajoutant différents instruments, car initialement, cette musique a démarré avec des percussionnistes, que ça soit des tambourins, des sonnailles, et plus tard des grosses caisses. Cela montre l’avancée de cette musique à travers les années. Ils ont voyagé, ils ont fait des tournées, ils ont partagé cette culture avec le reste du monde, et fait en sorte que tous puisse l’apprécier, car, que tu aimes la musique des Indiens de Mardi gras ou pas, tu aimes peut-être le funk, et au final, tu peux toujours apprécier ceux qu’ils font.
Comment est-ce que le groupe s’est formé ?
Joe : Les débuts de Cha Wa remontent plus ou moins à quand je m’occupais du backing band pour Big Chief Monk Boudreaux dans The Wild Magnolias, vers 2009. On a commencé à jouer dans les clubs de la Nouvelle-Orléans, en essayant de faire grandir notre notoriété. Après avoir quitté The Wild Magnolias, je me suis complètement concentré sur Cha Wa. On a sorti notre premier album en 2016, puis le second Spyboy en 2018, qui a été nominé pour un Grammy.
Joseph : Le jour de Mardi gras, on a utilise peu d’instruments de musique, et il s’agit plutôt des percussions, et Joe accompagne les Golden Eagles, dont je fais parti, le jour de Mardi Gras, il joue pour nous, c’est sûrement à travers ça, que notre amitié musicale a commencé. Monter sur scène, ensemble, c’était une autre affaire, mais notre tribu est comme une grande famille, Joe est devenu l’un des nôtres.
Aurélien, à quel moment avez-vous rejoint le groupe, et quel est votre rapport à la Nouvelle-Orléans ?
Je suis né ici, ma mère est française, mon père est musicien, il s’appelle Bruce « Sunpie » Barnes, j’ai grandi dans la scène musicale de la ville, c’est comme ça que j’ai commencé à faire de la trompette, j’ai d’abord joué dans le groupe de mon père. Un soir, au milieu des années 2010, Cha Wa m’a sollicité, le groupe avait besoin d’un trompettiste pour un concert, et quelques années plus tard, on m’a recontacté pour remplacer Eric « Bogey » Gordon. Cha Wa correspond vraiment à ce que je veux faire, je me range jamais dans un certain genre de musique, et ce groupe est un bon moyen de garder cette liberté.
Est-ce que la nomination aux Grammys pour votre second album en 2018, vous a ouvert des portes, et vous a permis de gagner en notoriété ?
Joe : Complètement. Ça nous a fait gagner en reconnaissance, avant ça, on tourner en rond dans une relative indifférence, on n’avait pas vraiment de notoriété en dehors de la Nouvelle-Orléans. C’était une occasion d’être médiatisé au niveau national et international. Les membres du label avec lequel on travaille actuellement, Single Lock records, nous on découvert pendant le concert qu’on a donné au Grammy museum, l’année de notre nomination. On a eu beaucoup de retours dans la presse. Le groupe a pu ensuite jouer dans les plus gros festivals de jazz, en occident : Montréal, Monterrey. Pour vous donner une perspective sur tout ça, on a joué dans un seul festival en dehors de la Nouvelle-Orléans durant l’année 2018, quand on a sorti l’album, mais l’année suivante, on a du faire une centaine de concerts en dehors de la ville. C’était presque trop à gérer (rires).
Joseph : On est passé de concerts devant 600 personnes, à des festivals avec 20 000 personnes. C’est un très grand bon en avant.
Joe : On a aussi ajouté toute une section cuivre au groupe. Aurélien nous a rejoint, et on a réussi à avoir la même puissance sonore sur scène que l’on avait sur l’album. Ça coûte cher de se déplacer quand on a un groupe de 8 personnes, plus un tourneur. C’est un défi. Le fait qu’on soit arrivé à tourner en proposant un son authentique pendant nos concerts, était une opportunité extraordinaire pour nous. Les retours du public sont excellents. Toute l’équipe propose un niveau de performance exceptionnel, tout ce qu’il faut pour vous faire écarquiller les yeux. Je suis fier de nous tous, car nous avons été patients et constants, afin de travailler sur notre identité sonore, nous avons gardé un bon rythme de répétitions depuis le début de la crise sanitaire, on a pas pu se voir en personne dès le début, mais une fois que ça a été possible, on a réussi à créer notre bulle, en travaillant dur pour proposer quelque chose de fort. On est tous très enthousiastes à l’idée de pouvoir faire des concerts à nouveau.
Les membres du label avec lequel on travaille actuellement, Single Lock records, nous on découvert pendant le concert qu’on a donné au Grammy museum, l’année de notre nomination.
Quelle était votre intention avec la chanson Visible Means Of Support, et quels ont été les retours à propos de celle-ci ?
Joe : Le premier titre que l’on a sorti via Single Lock records, était un remix de cette chanson, l’original était sur l’album Spyboy. Quand je jouais avec Monk Boudreaux, il m’a raconté une histoire à propos de lui, quand il était encore jeune homme à la Nouvelle-Orléans : à l’époque de la ségrégation, la police de la ville utilisait une loi archaïque autour du vagabondage appelé « No Visible Means Of Support » (en fr : aucun moyen de subvenir à ses besoins), pour arrêter les hommes de couleur, et il fallait, soit payer l’amende, soit passer du temps en prison. Il s’agissait de racisme et de discrimination purs et simples. On s’est dit que ça serait une bonne chose d’écrire une chanson sur le sujet. Monk Boudreaux a écrit les paroles, et de mon côté, j’ai composé la musique. Après le 25 mai 2020, quand George Floyd a été brutalement assassiné, on a décidé qu’on voulait faire quelque chose, mais on ne pouvait pas accéder au studio avec tout le groupe, à cause de la pandémie. Joseph et notre tromboniste José ont ajouter des couplets de rap incroyables à la version originale, et c’est devenu une super chanson contestataire en faveur de la justice.
Joseph : Dans mon couplet, il y avait une forme de frustration aussi, car au départ, cette chanson parlait de ce qui se passait dans les années 50 et 60, et le fait qu’en 2021 dans ce pays, on soit encore fasse à ce type de problème, c’est frustrant pour un homme noir de se dire que peu importe le temps écoulé, peu importe le nombre de personnes décédées, peu importe le nombre de gens qui ont manifestés, votre vie peut vous être enlevée en un instant. Nous revoilà à la case départ. C’est une complainte, une façon d’expier cette frustration. Nous, en tant que groupe, nous ne sommes que des êtres humains, et nous devons gérer avec le même genre de problème, et nous ressentons ce qui passe. Il s’agissait surtout de faire savoir à ceux qui nous écoutent que nous sommes affectés par ce qui se passe. En tant que musiciens, la meilleure manière pour nous de participer au changement, c’est à travers notre musique et nos paroles. C’est de là que venait mon inspiration pour cette chanson.
Aurélien : C’est la première fois que notre public peut entendre du rap dans notre musique, c’est aussi une tournure de style qui prévoit un peu l’avenir, ce n’est pas pour dire que l’on ne va faire que ça, mais on rajoute un autre élément qu’on n’avait pas avant, et je pense que c’est bon pour le groupe. Sur le remix, on a aussi ajouté des parties synthés qui donnent également une couleur plus hip-hop au morceau. Les retours qu’on a eu viennent plutôt des médias, à travers leurs questions, ce qui est plutôt cool, car ça nous donne l’occasion de parler un peu plus que quand on a juste un retour positif, sans interaction ensuite.
En tant que musiciens, la meilleure manière pour nous de participer au changement, c’est à travers notre musique et nos paroles.
Vos deux précédents albums s’inscrivent dans la continuité du funk de la Nouvelle-Orléans comme ceux de The Wild Magnolias dans les années 70, tandis que ce nouveau projet My People, contient différentes influences qui vont au-delà des codes que l’on connaît déjà. À quel moment avez-vous pris cette direction ?
Aurélien : On a passé beaucoup de temps ensemble sur la route. Après la nomination aux Grammys, on a tourné pendant une longue période, ça nous a permis de créer une forme de camaraderie au sein du groupe. C’était comme une évolution naturelle pour notre musique. Si on était en train d’écouter de la musique dans le van, moi, par exemple, je mettais du Fela Kuti ou du funk, Brothers Johnson, ce genre de truc. On écoute ces musiques, puis sans nous en rendre compte, on chope des idées, et une fois arrivé sur scène, pour les balances, on brode sur un groove, et un nouveau morceau commence à germer. On est plus conscients des influences qui nous traversent en tant qu’individus, et quand on se retrouve en tant que groupe, on mélange tout ça. Avant ça, on était plutôt dans une forme de représentation de l’Histoire, et on interprétait des chansons que d’autres avaient jouées avant nous. On se comprend bien entre nous, et ça a beaucoup contribué à produire un son unique pour ce nouvel album, tout en restant ancré dans la musique de la Nouvelle-Orléans.
Vous avez travaillé avec des artistes tels que Alvin Youngblood Hart ou Anjelika Jelly Joseph sur My People, ce sont des musiciens basés à la Nouvelle-Orléans, mais leur musique est très différente de la vôtre, comment se sont déroulés ces collaborations ?
Joe : Alvin et Jelly sont tous deux des artistes incroyables et apportent leur propre personnalité et leur créativité en studio. J’ai joué de la batterie pendant plusieurs années aux cotés d’Alvin Youngblood Hart, dans son groupe Muscle Theory. Nous avons beaucoup tourné ensemble, depuis 2011, lorsque j’ai commencé à jouer avec lui pour la première fois. Il a des origines amérindiennes, et c’est un de dignes représentants de la musique Hill Country du Nord du Mississippi, qui est très similaire aux racines musicales de la Nouvelle-Orléans. Alvin a un côté très habité dans son jeu, et j’ai écrit l’arrangement de « Masters of War » (ndlr : chanson composée par Bob Dylan), spécialement pour lui. Il a été capable de transcender le niveau émotionnel de la musique, et de puiser dans l’inconscient collectif des paroles. Jelly, quand à elle, est une chanteuse émouvante et dynamique. Elle s’est bien approprié la chanson Love In Your Heart, et l’a interprété avec beaucoup de compassion. J’ai écrit les paroles, à propos de ma mère décédée quand elle était jeune, je voulais dire comment elle a su prendre soin de ses enfants quand elle était gravement malade, et comment les préparer au deuil. C’était très cathartique pour moi d’écrire sur ce sujet, et Anjelika l’interprète de façon magnifique.
La chanson Shallow Waters a été enregistrée en direct au Handa Wanda’s, un bar fréquenté par les Indiens de Mardi gras. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce genre d’endroits et comment ça se passe là-bas ?
Joe : Handa Wanda, c’est important, ça représente tellement d’aspects culturels et musicaux des Indiens de Mardi Gras ou des Indiens masqués noirs. Le nom « Handa Wanda » est tiré de l’enregistrement de The Wild Magnolias en 1970. Le bâtiment est situé dans les quartiers chics, à l’angle de Dryades Street et de Second St (généralement appelée Second & Dryades). C’est là que les Black Indians du Nord de la ville se rencontrent le jour de Mardi Gras et durant la nuit de la Saint-Joseph, qui sont les deux principales fêtes des tribus. Handa Wanda accueille également les « United Indian Practice », le dimanche précédant le jour du Mardi Gras. C’est l’un des quelques bars ou clubs de l’époque qui perpétuent cette tradition à la Nouvelle-Orléans. Nous voulions donner à nos fans un véritable avant-goût de ce à quoi ressemble une « Indian Practice » (ndlr : les répétitions des tribus), nous avons donc installé un studio mobile là-bas pour enregistrer une chanson traditionnelle de « call and response », le même genre que celle qu’on peut entendre, dans le nord de la ville, lors des festivités.
Interview réalisée par Hugues Marly, le 28.06.2021, avec Joseph Boudreaux Jr. (chanteur principal), Joe Gelini (batteur), Aurelien Barnes (trompettiste).
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