
Qui connaît le Harlem Cultural Festival ? Il s’agit de six week-end d’été, à la fin des années 60 qui ont vu défiler certains des artistes les plus talentueux des musiques noires américaines de l’époque. Pourtant, en dehors de quelques extraits visibles sur Internet et dans des documentaires, l’histoire de cet événement majeur n’a jamais été raconté dans son ensemble. Si les images ont été capturés par un certain Hal Tulchin, c’est, aujourd’hui, Ahmir Thompson alias Questlove, dj, producteur, et batteur du groupe The Roots, qui s’est chargé de réaliser ce docu-concert, une œuvre dont le mérite est de réhabiliter ce festival exceptionnel.
1969, un tournant
1969, est une année charnière, une période de désillusion pour les noirs américains, après les assassinats des leaders Malcom X, Martin Luther King, et de figures progressistes comme les frères Kennedy. Des événements suivis de l’enlisement de l’armée des États-Unis dans la guerre du Vietnam, où les soldats noirs se retrouvent en première ligne. Cette fin de décennie, est aussi un moment fort d’affirmation identitaire et politique dans la population afro-américaine, et en particulier chez les jeunes, dans le rapport au corps (les grandes coupes afro, les codes vestimentaires et la mode du Dashiki), mais également via la présence active des Black Panthers dans les communautés, qui vont d’ailleurs assurer la sécurité du Harlem Cultural Festival, en même temps que la police. Le révérend Jesse Jackson, qui était aux côtés de King au moment de son assassinat, est présent lui aussi, plus que jamais rempli de conviction quand il s’agit de prêcher la fierté noire à la foule galvanisée. Le quartier d’Harlem, au nord de Manhattan, est à la fois l’un de ces ghettos pauvres traversés par toutes sortes de problèmes sociaux-économiques, tout autant qu’un point névralgique de l’Amérique noire, et de sa vie culturelle bouillonnante. Un lieu symbolique pour accueillir un festival à la programmation riche et prestigieuse, derrière lequel on trouve notamment la figure de Tony Lawrence, l’homme à l’origine du projet, un personnage enthousiaste et entreprenant, chanteur et organisateur de concerts, doté d’un talent certain pour motiver son réseau à participer à ses projets, doublé d’une personnalité tout terrain, qui sait parler aux gens du show-business, comme à ceux de la politique. Cet été là, l’homme blanc marche sur la lune, et les États-Unis ont les yeux rivés sur leur petit écran pour assister à l’exploit, mais la population de Harlem, elle, est dehors, trop occupée à sublimer les inégalités en musique, dans le sacré, comme dans le profane.
Du gospel au funk
Le Harlem Cultural Festival, c’est 40 000 à 50 000 personnes, sur six dimanches estivaux, avec un sound-system colossal pour couvrir l’ensemble du parc Mount Morris (désormais appelé Marcus Garvey), mais c’est surtout une programmation incroyable, qui réunit des artistes aussi différents que le groupe de soul, Gladys Knight & The Pips ou le batteur de jazz Max Roach et la chanteuse Abbey Lincoln. Parmi les points d’orgue du festival, il y a ce qui apparaît comme un passage de flambeau entre la grande chanteuse de gospel Mahalia Jackson et la soul sister Mavis Staples, deux générations réunies autour d’une même ferveur communicatrice. On peut tout autant mentionner la performance très funky d’un Stevie Wonder virtuose, ou le titre Aquarius (extrait de la comédie musicale Hair) joué par The 5th Dimension. D’autres moments sont particulièrement mémorables, on pense à la colère en apesanteur de Nina Simone, et au groupe funk multi-raciale, Sly & The Family Stone, tête de file d’une émancipation imminente. Parmi les extraits choisis dans le documentaire, on trouve aussi, des performances de musiciens latino-américains comme Ray Barretto ou Mongo Santamaria, eux aussi représentatifs de la culture d’Harlem, et plus lointain mais tout aussi captivant, le trompettiste sud-africain Hugh Masekela. Toutes ces séquences de musique live, sont commentées ou entrecoupées d’archives et de témoignages qui tendent à inscrire cet événement et ses protagonistes dans une histoire et un contexte, parfois de manière sommaire, certes, mais les souvenirs de personnes présentes dans le public, enfants ou adolescents à l’époque, et les interventions de la journaliste et activiste des droits civiques, Charlayne Hunter-Gault, apportent un peu plus d’épaisseur et d’émotion à toutes ces images du passé. Un film dont on apprécie l’intention et dont on savoure l’énergie, et que l’on évitera d’appeler trop simplement le « Woodstock noir ».
Disponible sur https://www.disneyplus.com/fr
Laisser un commentaire