
Crédit : Christian Sanchez Verona et Eduardo Donoso
Chanteur et guitariste au parcours en montagnes russes, Liam Bailey incarne avec beaucoup de personnalité, un certain éclectisme anglais, tout en étant solidement ancré dans le reggae et la soul. L’artiste a trouvé avec le producteur-musicien Leon Michels de Big Crown Records, son collaborateur idéal. Jusqu’à proposer l’année dernière, une version dub de leur album Ekundayo. De quoi revenir sur l’ensemble de la carrière du chanteur, mais aussi parler de ses influences et de son processus créatif.
Comment est venue l’idée de retravailler l’album Ekundayo ?
On voulait faire des versions dub des titres de l’album, ça s’y prêtait bien. Leon travaillait là-dessus pendant la pandémie, il avait des idées pour donner une autre dimension aux chansons. J’étais content de recevoir un sms qui me disait « regarde ta boite mail », et puis j’écoutais ce qu’il m’envoyait, et je me disais « oh merde, c’est fou ! ». Je lui envoyais toujours des messages vocaux, parce que je bossais sur quelque chose, ou on travaillait ensemble, c’était un projet cool sur lequel se concentrer durant cette période. Tout s’est fait naturellement, et il y a des chansons qui ne sont pas sur l’album original, mais qu’on a utilisé pour les versions dub. Il y avait tellement de chansons sur Ekundayo, « Paper Tiger » a failli ne pas être sur l’album. Je ne voulais pas d’un projet comme celui que j’avais sorti avec Sony [ndlr : Definitely Now, 2015], avec 15 titres, et qui donnait l’impression d’être une grosse mixtape.
Que veut dire Ekundayo, et pourquoi avoir choisi ce titre ?
C’est l’un de mes mots préférés, je l’ai pioché dans un flash d’info sur une chaîne télé de Nottingham, il y a quinze ans maintenant. Le sujet portait sur une femme très forte, une réfugiée, venue du Nigeria, avec son jeune enfant, appelé Ekundayo, ça veut dire « la tristesse devient de la joie » . Ça m’est toujours resté dans la tête. J’avais un groupe à un moment donné, et on a fait un concert sous ce nom. C’était en 2004. Puis, pendant la pandémie, Danny [ndlr : Akalepse, cofondateur de Big Crown Records] m’a dit « on a besoin d’un titre », j’ai choisi celui-là.
Comment est-ce que vous travaillez sur une chanson ?
Je note ce que je fredonne, et une fois que j’ai attrapé ma guitare, c’est une question d’ambiance, j’essaie de trouver quelque chose qui sonne bien, mais il faut garder en tête que tu vas jouer les mêmes trucs que tu joues tout le temps (rires). C’est stressant, tu te dis, je joue encore la même putain de note. J’enregistre une note vocale, pour garder une trace de ce que j’ai fait. Tant que j’ai capté l’ambiance, et que j’ai un refrain pour la chanson, je ne suis pas obligé de tout écrire d’une traite. La chanson « Fight » par exemple, j’avais le refrain, la moitié des mélodies et des couplets. J’avais enregistré ça sur mon téléphone dans la salle de bain, et ça sonnait bien. Quand je suis allé rendre visite à Leon par la suite, dans l’État de New-York, je lui ai fait écouter mes notes vocales, et on s’est rendu compte qu’il fallait rajouter une autre partie. Et je n’écrit jamais mes chansons entièrement dès le départ, je laisse tout sortir, puis je réécoute mes enregistrements pour voir ce que je raconte, et je me dis : « tiens, je savais pas que je ressentais ça par rapport à tel ou tel sujet ». Parfois, tu n’as même pas envie de réécouter ce que tu as enregistré. Je me souviens d’une fois, un ami que je n’avais pas vu depuis des années, est venu chez moi, et j’étais de mauvaise humeur. Je devais avoir la gueule de bois, et j’avais enregistré de la musique qui sonnait comme Primal Scream [ndlr : groupe de rock anglais]. J’ai joué un enregistrement à mon ami, on aurait dit qu’il était effrayé. Il y avait quelque chose de très guttural dans ce morceau.
Quand j’ai rencontré Leon, mon manager voulait qu’on fasse de la soul à la Amy Winehouse, mais on s’est lancé dans du reggae. On ne pouvait pas s’en empêcher.
Comment ça se passe quand vous travailler avec Leon ?
Ce qui est bien avec lui, c’est qu’il n’a pas de manager. On aurait dû faire un album ensemble en 2008 ou 2009. Mais à l’époque, j’ai décidé de choisir la voie des majors. L’autre jour, je discutais avec lui d’une chanson qu’on avait enregistré ensemble, il y a des années. C’était un peu étrange, avec quelque chose de punk, il y avait le son du rock garage des années 60. J’avais du mal à écouter ça. Je ne me rendais pas compte que c’était moi en tant qu’artiste. Ce qui agaçait mon manager et mon label à l’époque, quand je travaillais avec Leon, c’est qu’on revenait à chaque fois avec quelque chose de très différent de ce qu’on était censé faire au départ (rires). Quand j’ai rencontré Leon, mon manager voulait qu’on fasse de la soul à la Amy Winehouse, mais on s’est lancé dans du reggae. On ne pouvait pas s’en empêcher. C’était l’ambiance ! Je n’ai pas la discipline pour dire « allons-y, partons sur un projet très néo-soul », il faut juste que ça corresponde à ce qu’il se passe sur le moment. J’ai aussi du respect pour ses goûts musicaux, je ne savais pas que c’était un fan de The Stooges, il y a encore un an ou deux ; Leon m’a parfois surpris. Je vais dans son studio, et je vois la pochette d’un de mes albums favoris, Raw Power, mais c’est la version mixée par Iggy Pop. La suite s’annonce bien quand tu vois ça !

crédit : Yesenia Ruiz
Est-ce que vous vous souvenez de votre rencontre ?
Fin des années 2000, mon manager me dit « Hey ! Il faut que tu écoutes El Michels Affair, est-ce que tu veux le rencontrer ?». Je me souviens avoir écouté l’album Sounding Out the City, et je me suis dit que ça sonnait super. Mon titre favori sur ce disque, c’est « Hung Up On My Baby ». J’avais du mal à accepter que ça soit une reprise [ndlr : une composition d’Isaac Hayes]. Leon ne sait même pas comment il a réussi à faire ça ! C’est ça que j’adore ! Pour lui, ça n’a rien de très important, mais pour moi, cet enregistrement a été très inspirant, ça m’a donné envie de croire en la musique à nouveau. On a bossé ensemble, mon management m’avait réservé un logement à Brooklyn, c’était magnifique, j’ai passé deux semaines là-bas, mais le problème, quand vous avez affaire à des personnes qui travaillent dans l’industrie musical, c’est que c’est eux qui payent, et quand vous revenez avec des trucs expérimentaux aux ambiances cools, ça les intéresse pas, ils veulent quelque chose qui permet un retour sur investissement. Je me souviens être revenu avec le titre « When Will They Learn », et personne n’était réceptif. Mais c’était quand même mortel, et puis j’ai signé en major, et je me suis rapidement rendu compte que j’avais fait le mauvais choix. Mais j’ai gardé contact avec Leon, et dès le départ, c’était avec lui que je voulais bosser. Et puis c’est devenu intenable chez Polydor. J’ai réussi à quitter le label, et à prendre l’album avec moi, et la major a gardé seulement 3 % des droits dessus. J’ai continué à sortir des titres, notamment « When Will They Learn », qui a vu le jour grâce au label de Leon [ndlr : Truth & Soul, 2007]. Quand je travaille avec Leon, on gravite plus facilement autour de quelque chose d’original, on sort des conventions.
Quelles sont vos influences ?
En terme de folk, il y a John Martyn, Tim Buckley. Plus jeune, j’aimais bien Ben Harper. Il y a Taj Mahal également, du blues, ce genre de choses. Adolescent, j’étais quand même très porté sur la soul et les reggae, ma mère avait les tubes de la Motown en vinyle. À un moment donné, on a déménagé de la ville de Nottingham à Nottinghamshire, qui est une zone très campagne. Mes goûts ont changé, j’écoutais du rock indé, ce que les blancs écoutaient en gros. Donc je me suis plongé dans Oasis à fond. Je suis un gros fan de rock, j’adore ça. Au moment où je suis rentré dans l’industrie de la musique, j’étais déjà trop dans le son, pour pondre le genre de merde qui vous permette de devenir célèbre (rires). J’adore la musique des années 60 et 70, pour résumer. Ça me demande de l’effort, de porter mon attention sur un artiste actuel. Actuellement, j’écoute beaucoup le groupe Love, et Arthur Lee. J’aime la folk, et des enregistrements traditionnels, comme la musique des plantations de Jamaïque.
Quand est-ce que vous avez commencé à jouer de la musique ?
Vers 13/14 ans, j’ai commencé à jouer de la guitare. J’ai formé un groupe à l’école. On essayait de faire des dates dans des pubs. Les vendredis et les samedis. Je me souviens d’un soir, où on ne pouvait pas rentrer parce qu’on avait trop bu, et j’ai dû dormir sous la table de billard, avec le bassiste, le batteur avait disparu. Il y a eu beaucoup d’histoires dingues comme ça. Ensuite, je suis parti de chez moi, je me suis installé à Notthingham, j’ai essayé de rencontrer des gens de la scène musicale, puis la même chose à Londres. Je travaillais dans des bars, mais quand je rentrais chez moi le soir, j’écrivais des chansons. C’était à une époque où on n’utilisait pas Internet comme aujourd’hui, pour être découvert, il fallait se retrouver en face de la bonne personne. Il fallait aller dans les salles de concert, seul si nécessaire. Juste pour rencontrer du monde parfois. J’ai une bonne voix pour la chanson, donc je me suis fait des amis facilement dans le monde de la musique (rires).
Mon ep, 2am Rough Tracks, […] c’est moi, sans dormir pendant deux jours, en train de bidouiller avec des potes, à enregistrer des reprises sur un ordinateur portable.
Dans les années 2000, Amy Winehouse était très intéressée par votre musique, est-ce que vous pouvez nous en dire plus à ce sujet ?
J’étais encore signé chez Polydor, je travaillais avec Salaam Remi [ndlr : producteur pour Amy Winehouse, The Fugees, Nas], et j’avais un agent, Nick Shymanski, avec qui je suis encore ami aujourd’hui. C’est lui qui a fait découvrir ma musique à Amy. On est devenus bons amis elle et moi, on allait au restaurant, je me souviens être allé à un concert de The Libertines avec elle. On a appris à se connaître. C’était une période bizarre pour moi, je n’étais pas dans une bonne phase, j’avais des problèmes avec le label, avec moi-même. Mais j’étais soucieux de la perception que les gens pouvaient avoir de moi à l’époque, je me souviens que j’étais suspicieux de l’entourage d’Amy Winehouse, donc j’imaginais aussi ce que les gens pouvaient dire de moi, et comment je pouvais être associé à ce monde-là. Je ne voulais pas que les gens pensent que j’étais juste quelqu’un qui s’accrochait à elle. Mon ep, 2am Rough Tracks, sorti sur son label, Lioness, c’est moi, sans dormir pendant deux jours, en train de bidouiller avec des potes, à enregistrer des reprises sur un ordinateur portable. Ce n’était pas tellement sérieux, mais Amy voyait ça comme du talent brut. Autrement, je dirais que c’était quelqu’un d’impressionnant, elle était drôle, elle avait une vivacité d’esprit. En fin de compte, j’ai eu beaucoup de chance d’avoir cette expérience.
Pensez-vous que cette amitié avec Amy Winehouse vous a permis d’entretenir une bonne relation avec Salaam Remi ?
Je ne pense pas. Salaam a une mentalité très « famille ». Il avait la même affection pour Amy et pour moi. C’est lié à nos talents respectifs. Quand les choses allaient mal pour elle, je demandais à Salaam comment elle allait, et il prenait la peine de se renseigner. Elle nous manque depuis son décès, c’est quelque chose qu’on partage Salaam et moi, c’est palpable. Quand il se livre à propos de ça, je sais de quoi il parle. Il y a une certaine loyauté entre lui et moi. Je ne serais pas là sans lui. Il a vraiment cru en moi. Il a pris des risques. Il m’a aidé a obtenir un contrat d’édition quand ça ne se passait pas bien avec le label. Je travaillais toujours avec lui aussi à cette période. Il m’a dit que j’étais le genre de mec qui ferait toujours de la musique, que j’avais besoin d’être en tournée. Il a été d’un soutien considérable.
Lee Scratch Perry est décédé récemment, qu’est ce que vous retenez de sa musique ? Diriez-vous que vos derniers projets ont été influencés par son travail ?
Carrément ! Quand tu t’y intéresses de près, tu dois le mentionner, aux côtés de George Martin [ndlr : producteur de The Beatles], Rick Rubin, ou même Picasso. Avant que Bob Marley ne commence à enregistrer avec Lee Scratch Perry, il y avait moins de spiritualité dans sa musique, c’est énorme, c’est vraiment frappant. Je pense que de toute façon, il se passait quelque chose de mystique dans le Black Ark [ndlr : le studio de Lee Scratch Perry]. Les musiques produites par Perry, c’est un trésor absolut, et on peut même les trouver sur les plateformes de streaming. C’était mortel de voir Leon arriver à puiser dans ça. Il enregistre d’une façon similaire à celle de Lee Scratch Perry, il a toujours du vieil équipement. Sa console de mix a probablement 50 ans. Notre façon d’enregistrer est similaire aussi, on est dans la même pièce, on joue ensemble, en rythme. Je suis fier que Lee Scratch Perry soit une influence pour l’album. Je pense qu’on lui a rendu hommage d’une certaine façon. Et pour moi, le remix de « Ugly Truth » qu’on a fait ensemble, est l’un de ses meilleurs enregistrements depuis des années.
Interview réalisée par Hugues Marly, le 20.09.2021.
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