Camilla George, guerrière de demain

Crédit : Hugues Marly

Musicienne ambitieuse et curieuse, Camilla George a émergé dans ce bouillonnement jazz londonien de la deuxième moitié des années 2010, qui s’est depuis étendu aux scènes internationales. La jeune femme possède une instruction musicale de poigne. Dans son nouvel album, Ibio-Ibio, elle distille des références à ses origines nigérianes, s’entoure d’artistes hip-hop de talent, et puise l’inspiration dans son histoire africaine, ainsi que dans d’autres styles que le seul jazz. Le Gombo a rencontré l’artiste lors de sa venue à Paris, pour un week-end de concerts au Duc Des Lombards.

Quand et comment avez-vous commencé à jouer de la musique ?

J’ai commencé le saxophone quand j’avais 11 ans, j’ai gagné des leçons de musique à l’école, et j’ai choisi cet instrument. Au même âge, j’ai rencontré une organisation qui s’appelle Tomorrow’s Warriors, sur la scène anglaise, c’est une grosse affaire, ça tient un rôle de facilitateur pour les jeunes talents. Des gens comme Nubya Garcia, Daniel Casimir, Zara McFarlane, Shabaka Hutchings, toutes ces personnes sortent de Tomorrow’s Warriors, une organisation à l’accès gratuit, vous y allez pendant le week-end, et vous suivez des leçons avec des personnes extraordinaires, c’est comme ça que j’ai fait mon entrée dans le monde de la musique, et j’ai formé mon propre groupe en 2014.

Quels sont les musiciens qui ont été vos premières sources d’inspiration ?

J’étais chanceuse, mon père est un grand fan de jazz, le dimanche, on écoutait des vinyles, il avait une grande collection de disques, il y avait du Sony Stitt, Cannonball Adderley, Sidney Bechet, Stanley Turrentine, c’étaient mes premières introductions au jazz, puis il y a eu Charlie Parker, Jackie McClean. Une grosse influence pour moi, en jazz moderne, c’est Kenny Garrett, un saxophoniste et compositeur phénoménal, j’adore son jeu.

Il m’a semblé entendre du Cannonbal Adderley pendant votre concert hier soir…

Ça, c’est un compliment ! C’est un musicien très sérieux, j’aime ce genre de musique, et l’inflexion du blues dans le jazz.

Vous avez étudié la musique avec Jean Toussaint, qui est-il, et qu’est-ce qu’il vous a apportez ?

Il a fait partie des Jazz Messengers d’Art Blakey dans les années 80, il jouait avec Donald Harrison Jr., Toussaint jouait alto, c’est un musicien de malade ! Quand on apprend avec lui, on apprend avec une légende du jazz, on peut difficilement faire mieux au sax. Il est incroyable. Quand je rencontre certaines de mes idoles, et que je mentionne Jean Toussaint, tout le monde le connaît, surtout aux États-Unis, mais il vit au Royaume-Uni maintenant.

Que retenez-vous le plus de ce qu’il vous a transmis ?

Je pense que c’est l’éthique de travail, il vous faisait bosser, s’il disait quelque chose de positif, c’était énorme, il n’était pas forcément un enseignant sévère, mais il se souciait de ses étudiants, et il voulait que ces derniers soient aussi bons que possible. J’ai commencé à travailler avec lui, avant d’aller en école de musique, et j’ai trouvé ça très utile, car les écoles peuvent être très difficiles, il y a tellement de saxophonistes, on peut parfois avoir l’impression de se perdre, et lui me disait : « Travailles dur, continue d’avancer, soit disciplinée, et tu arriveras à tes objectifs. »

Vous avez parlé de Nubya Garcia, il y a aussi les musiciennes du groupe Kokoroko, pensez-vous qu’il y a plus de femmes instrumentistes dans le monde du jazz actuellement ?

Oui, clairement, il y a plus d’instrumentistes qui sont des femmes maintenant, il y a Nubya oui, et Sheila Maurice-Grey de Kokoroko, la pianiste Sarah Tandy qui joue dans mon groupe, et qui a sa propre formation, c’est une musicienne phénoménale. Nous sommes nombreuses désormais. Je pense que c’est aussi dû à Tomorrow’s Warriors, qui a su créer un espace spécialement pour les musiciennes. De cet espace a germé le groupe Nérija, qui était composé uniquement de femmes, il y avait Nubya et Sheila dans cette formation, mais aussi Shirley Tetteh à la guitare, elles sont devenues très connus sur la scène jazz.

Votre premier album, Isang, est sorti en 2017, il y avait une forte émulation dans la scène jazz londonienne à ce moment là, quel souvenir gardez-vous de cette période ?

Je pense que mon album est sorti juste un peu avant que cette scène explose vraiment, mais on pouvait sentir qu’il allait se passer quelque chose. À cette époque, le batteur était Femi Koleoso d’Ezra Collective, on allait faire notre première tournée, on devait aller à Milan, je crois, et je me suis dit « oh la scène est vraiment en train de changer ». On jouait à Londres, au Ronnie’s Scott de façon occasionnelle, et d’autres petits clubs, puis j’ai remarqué que certains musiciens allaient jouer à l’étranger, c‘était un signe que les gens commencer à adhérer à la scène jazz uk.

Vous avez travaillé avec la chanteuse Zara McFarlane, qu’est-ce que vous aimer en particulier quand vous travaillez avec des vocalistes ?

Zara et moi, on se connaît depuis longtemps, on était ensemble dans Jazz Jamaica [ndlr : troupe de musique mélangeant jazz et reggae], c’est une vocaliste incroyable, je savais que je voulais faire quelque chose avec elle, c’était juste une approche différente. Sur le nouvel album, il y a aussi un chanteur, il est également pianiste, son nom est Renato Paris, il est très présent sur ce dernier projet, il a un style à la Donny Hataway. On a tourné en Irlande, il jouait du piano, et il chantait, ça apportait un autre niveau à la musique sur scène.

Qu’en est-il de votre album The People Could Fly, qui s’inspire du livre du même nom ?

Ce sont des contes populaires africains-américains, ça se rapporte à l’esclavage. Ce sont des histoires d’animaux qui prennent la forme des esclaves et des maîtres esclavagistes. J’ai toujours trouvé ce livre fascinant, ma mère me l’avait offert parce qu’elle voulait que je me souvienne de mes racines africaines, surtout après avoir déménagé du Nigeria, pour aller vivre à Londres. Je pense que ces contes sont vraiment importants. Je ne voulais pas que l’album ne soit que sur le malheur et l’obscurité, évidemment l’aspect qui porte sur l’esclavage est ce sur quoi on se concentre, mais le message général est celui de l’espoir, et de pouvoir apprendre de ce qui s’est passé.

Votre nouvel album se nomme Ibio-Ibio, pourquoi ce titre ?

Ça fait référence à la région où je suis né et à son peuple, les Ibibios, qui viennent de la côte sud du Nigeria. Ibio-Ibio est un surnom, ça veut juste dire « vite, vite » ou une façon rapide de faire les choses plutôt, et j’aimais bien cette expression, donc j’ai choisi ça pour le titre. L’album parle des tribus, de notre aspect créatif, du sanctuaire dans le village, de sociétés secrètes, tout peut être Ibibio. Le message, c’est le suivant : le peuple Ibibio représente la communauté et la convivialité.

Les singles issus de l’album font référence à des formes de spiritualité africaine.

Celui qui se nomme Creation Abasi And Atai, oui, Abasi est un dieu de la création et Atai et sa femme, la médiatrice. Mais Ekpe, c’est le nom d’une société secrète dont mon grand-père faisait partie, et son père avant lui. Ils étaient responsables de la loi et de l’ordre, et ils devaient faire respecter certaines traditions. Abasi Isang veut dire Dieu la terre, c’est une musique de célébration.

Vous aviez déjà évoquer des sujets liés à l’identité dans vos projets précédents mais qu’est-ce qui fait que c’est au centre de ce nouvel album ?

J’étais clairement partante pour faire un album à propos de ma tribu, j’ai fait beaucoup de recherches pendant le confinement, qui correspond aussi à la période où j’ai fini les compositions. Une partie venait des livres, une autre des questions que je posais à ma famille, ou des dissertations de certaines personnes. Ça faisait longtemps que je voulais faire quelque chose autour du peuple Ibibio. Une des raisons qui m’a poussé vers ça, et qu’on ne rencontre pas tellement de gens issus de ma région, la plupart des Nigérians que je rencontre ne viennent pas du tout de cet endroit.

C’est aussi une façon d’enrichir ses connaissances à propos de ce pays.

Je me suis rendu compte dans mes recherches que le peuple Ibibio est l’un des groupes les plus anciens au Nigeria, on dit qu’ils viennent des Annang. Un des titres se nomme Journey Across The Sea parce que les deux groupes se sont séparés, l’un est parti par la route, et s’en est allé au Cameroun, et celui qui est parti par la mer, s’est retrouvé à Eket, c’est là où je suis né. Ce qui est intéressant, c’est que certaines personnes au Cameroun parlent le même langage que les Ibibios.

Il y a une partie de votre travail qui met en avant vos racines, mais on remarque que vous aimez mélanger les genres, on retrouve ça aussi chez d’autres artistes de la scène londonienne, quels sont les styles de musique qui vous ont influencé ?

J’aime beaucoup le hip-hop, je ne suis pas vraiment experte quand il s’agit de produire ce genre de musique, mais j’étais très chanceuse de tourner avec Daru Jones, c’est un batteur et producteur de hip-hop plutôt prolifique, nous avons joué ensemble sur la dernière tournée de Pee Wee Ellis, on était avec la mc Sanity de Birmingham en Angleterre, qui est aussi sur ce nouvel album. Je savais que je voulais faire quelque chose avec Daru, je lui ai envoyé une ébauche de compo, et il a ajouté un beat par-dessus. C’est vraiment un super batteur, je savais que mon travail était entre de bonnes mains avec lui, car parfois, les musiciens de jazz qui essayent de faire du hip-hop peuvent prendre une direction ringarde.

Interview réalisée par Hugues Marly à Paris, le 24 septembre 2022.

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