Les fantômes du docteur

Dr John : Things Happen That Way

C’est drôle comme le temps passe vite, nous signale dès le départ, le premier titre de cet album au visuel un brin nostalgique, mais du côté de La Nouvelle-Orléans, il semble s’étirer, la fête et les célébrations ne se terminent jamais vraiment, jusque dans ces fanfares qui accompagnent les enterrements. Pourtant, Dr John, de son vrai nom Mac Rebennack, s’en est allé, un jour de printemps 2019, peut-être le sourire aux lèvres, le regard malicieux, on l’espère. Album posthume donc, d’autant plus que d’autres revenants s’invitent aux cotés du bon docteur, comme Hank Williams : la rencontre des esprits sur Ramblin’ Man, débouche sur une nouvelle formule, plus souple, plus sombre, et tout aussi réussi que celle de Williams. Revisiter le répertoire du chanteur de country s’avère un exercice plus laborieux sur I’m So Lonesome I Could Cry, qui frôle le pathos de très près. Qu’on ne s’inquiète pas, ce disque comporte des moments lumineux, et pas des moindres, d’anciens camarades, toujours bien vivants, sont aussi de la partie, comme le baroudeur lunaire Willie Nelson invité pour Gimme That Old Time Religion, ou le grand Aaron Neville et sa voix de velours si singulière, sur le chatoyant End Of The Line, une reprise là aussi (des Traveling Wilburys), qui compte également la présence de la chanteuse Katie Pruitt, qui glisse un contraste bien senti face à la voix épaisse du docteur. Dans un autre angle du studio, John Cleary, frappe un groove chaloupé à l’orgue Hammond, bref, rien ne manque ici. Enfin, même si l’on doute de l’intérêt de cette relecture ampoulée de son I Walk On Guilded Splinters, Dr John nous a aussi laissé une nouvelle couture, la chanson Holy Water, sublime.

Matthis Pascaud & Hugh Coltman : Night Trippin’

Bien souvent, les grands alchimistes de la musique continuent d’exister, même après leur décès, dans les œuvres de ceux qui leur succèdent. Dr John ne fait pas exception, tant le disque hommage du chanteur britannique Hugh Coltman et du guitariste français Matthis Pascaud, revisite l’univers du Doc avec autant d’acuité que d’imagination. Coltman avait déjà affirmé avec soin, son goût pour la musique néo-orléanaise via le disque Who’s Happy (2018), ici, il enfonce le clou, en puisant dans le répertoire de Rebennack, celui de la fin des années 60, et du début des années 70, probablement sa période la plus intéressante. Coltman et Pascaud ont fait des choix très sûrs, ce qui ne les empêchent aucunement de sculpter un nouvel univers sonore, chargé, tendu, plus nerveux, plus rock finalement. Ainsi, dans l’épaisseur de cette nouvelle version de Jump Sturdy, les nuances de couleurs se multiplient, les chœurs exécutés par l’Haïtienne Moonlight Benjamin, et Nathalie Loriot (choriste française pour Gregory Porter) réclament un supplément de vigueur à cette parade nocturne. Le plus bel exemple de ce travail de reprises, est sûrement Glowin’, qui délaisse le jazz frénétique de l’original sans perdre la soul, ni les détails esthétiques : les deux musiciens ralentissent la course, étirent le temps, glissent discrètement leur blues solaire, et rivalise d’émotion avec Dr John. In fine, un projet qui fait sens, et offre de quoi se réjouir, car les artistes qui tirent les ficelles du spectacle ont su rejouer cet univers musical avec leur propre magie.

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