Delvon Lamarr, la reprise du groove

Trio instrumental, signé sur l’excellent label Colemine Records, passé dans la lumière grâce à une performance radio et une relecture musclée d’un classique de la soul, le Delvon Lamaar Organ Trio cultive un son qui renvoie au jazz-funk des années 60, du genre qui tape dans le rouge, et interpelle pour mettre en joie. Le dernier album de la formation, sorti en 2022, Cold As Weiss [ndlr : jeu de mots autour du nom du batteur, Dan Weiss] plonge l’auditeur dans une atmosphère de club moite où chaque titre renouvèle sa curiosité. Retour sur la carrière du groupe, avec son leader Delvon Lamarr, et échange autour de futurs projets.

Comment est-ce que le groupe a démarré ? Votre compagne est aussi votre manager.

C’est elle qui a lancé le groupe, tout ça, c’était son idée. Elle a trouvé une résidence hebdomadaire dans un club de Seattle (ndlr : ville dont le groupe est originaire), on était encore inconnu, c’était à peine un groupe, juste trois mecs qui jouaient toutes les semaines. On a créé de la musique sur scène, on a fait ça pendant un peu plus d’un an, puis on s’est exporté en dehors de Seattle, on a tourné dans le nord-ouest des États-Unis. A cette même période, notre premier batteur David, qui possède sa propre clinique d’acupuncture, et dont la femme est sénateur, avait deux enfants en bas âge, il ne pouvait pas partir sur la route avec nous, on a essayé de faire en sorte que ça marche, mais on ne pouvait faire des aller-retours constant en avion, à l’époque, on ne gagnait pas d’argent avec nos concerts (rires). Donc on a commencé à chercher un autre batteur, quelqu’un qui ne sache pas seulement jouer ce style de musique à notre façon mais qui soit aussi la bonne personne avec qui partir en tournée, c’est important, parce que si tu n’arrives pas à t’entendre quand tu es en tournée, c’est foutu (rires). Il nous a fallu passer par plusieurs musiciens avant de trouver Dan (ndlr : Dan Weiss, actuel batteur du groupe). Autrement, le premier guitariste du groupe s’appelait Colin Higgins, le groupe a démarré en mai 2015, et à l’automne de cette même année, il s’est tourné vers d’autres projets. C’est Jimmy James qui l’a remplacé à partir de ce moment-là.

Comment vous êtes-vous connus ?

Je le connais depuis longtemps, à l’époque, je ne sais même pas si il était assez âgé pour être dans les clubs, c’était un gamin. Je jouais avec ce groupe qui s’appelait ADD Trio, on avait une résidence tous les week-ends dans un lieu qui s’appelle The Central à Seattle, et ce petit jeune vient avec sa guitare sur le dos, et on se dit, « faisons le monter sur scène ! », c’était Jimmy James, et il a plié l’affaire, il était vraiment bon. Personne ne savait qui il était, il s’est passé dix ans environ, avant qu’on se retrouve sur un vrai concert lui et moi, puis il a fallu encore cinq ans, avant que notre groupe démarre. Ça doit faire 20 ans au total qu’on se connaît.

Et comment était la scène musicale de Seattle à l’époque où vous avez commencé à jouer dans les clubs ?

Il y a toujours eu des hauts et des bas. A un moment donné, il y a une scène musicale qui s’agrandit de façon exponentielle, ensuite peut-être à cause d’un fossé générationnel, ça s’éteint quelque peu, puis ça revient. On a pu voir ça avec la scène grunge : Nirvana, Pearl Jam, et ce genre de truc. Après, ça a plus ou moins disparu, et maintenant il y a une grosse scène funk et soul, avec une ambiance jam. Malgré la pandémie, la musique est toujours là à Seattle, de la bonne musique, et il y en a beaucoup.

Quand est-il de vos influences ? Je sais qu’il y a un organiste qui vous a beaucoup influencé, Joe Doria.

Joe est un musicien incroyable, j’apprécie beaucoup ce type. C’est plus ou moins lui qui m’a donné envie de mettre à l’orgue. Je suis à peu près sûr qu’il est diplômé de l’école de musique de Berklee à Boston. Il est plus âgé que moi, et quand j’étais plus jeune, j’allais le voir jouer. Il avait son groupe McTuff, qui se produit toujours, ils sont présents depuis longtemps. Je me souviens qu’il avait un trio à l’époque, avec deux autres musiciens, un guitariste, Dan Heck, et un batteur, John Wicks, c’était vraiment un trio autour de l’orgue. Je voyais ces gars de temps en temps. Une fois, on m’a appelé, parce que John Wicks avait quitté la formation, et à l’époque, j’étais batteur. Je regardais Joe jouer de son instrument, et je trouvais ça malade (rires)! Je n’avais jamais vu personne jouer de l’orgue comme ça. Une fois, j’ai demandé à Joe si je pouvais essayer l’orgue, je me suis assis, et j’ai joué comme si j’avais fait ça toute ma vie, et je ne me suis jamais arrêté depuis ce moment-là.

Sur tous les projets que vous avez sorti jusqu’à maintenant, il y a des reprises, et celle de Move On Up de Curtis Mayfield a participé à votre notoriété, on sent aussi la marque de The Meters ou Jimmy Smith sur votre musique, pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet, et nous parler de votre approche des reprises ?

J’ai grandi en écoutant tout ça. Ma mère était chanteuse de gospel à l’église, mon frère était dans le hip-hop, à l’âge de 15 ans, il commençait à collectionner toutes sortes de disques. On allait dans ce disquaire Golden Oldies, il a acheté beaucoup de vinyles, aujourd’hui il en a des milliers. En grandissant, il y a toujours eu beaucoup d’influences musicales autour de moi, mais ce qui était le plus présent, c’était ma mère, elle était dans le gospel, dans le blues, le r&b à l’ancienne, on avait beaucoup de disques Motown, Stax, Mahalia Jackson, et tous ces trucs. Ma mère jouait tout le temps des disques, et j’écoutais aussi ce qu’il y avait dans la collection de mon frère, c’est comme ça que je me suis mis dans Led Zeppelin et AC/DC. Ma mère n’aimait pas trop tout ça (rires) mais mon frère était très ouvert en termes de musique. En grandissant, on écoutait en boucle le disque de Nena, «99 red balloons » (il chantonne le refrain). Mon background musical est très varié.

En ce qui concerne mon approche des reprises : nous sommes un trio instrumental, et c’est parfois difficile pour les gens d’accrocher sur ce genre de musique, parce qu’il n’y a pas de mots avec lesquels se connecter. C’est ça la difficulté pour beaucoup de groupes instrumentaux, arriver à se connecter avec les gens. Ce que j’essaie de faire, c’est de jouer la mélodie, comme si c’était le chant original. Quand je joue Move On Up de Curtis, je le fais de la même façon que quand il chante. J’essaye de me rapprocher de ces nuances dans sa voix, c’est difficile à faire, parce que je ne peux pas tordre les notes de l’orgue (rires), je dois me frayer un chemin pour obtenir ces petites nuances.

Comment s’est passé l’enregistrement de votre album live chez la radio KEXP ?

Ce qui est drôle avec cet album, c’est que si vous allez sur YouTube, il y a deux vidéos différentes, il y a le warm-up, et il y a la performance complète, cette deuxième vidéo était censée être enregistrée et sortir ensuite. Notre installation a été très rapide, une fois installé, on avait encore vingt minutes avant de démarrer. KEXP nous a dit : « pourquoi vous ne jouez pas un peu de musique ? et pendant ce temps-là, on teste le son ». J’ai choisi trois chansons qu’on n’allait pas jouer pendant la performance, donc on a fait Move On Up, Memphis et South Leo St. Stomp, trois titres qui ne devaient jamais sortir, c’était juste pour se chauffer mais KEXP a fini par enregistrer la totalité de ce qu’on a joué. La vidéo intégrale est ce qui est sorti en premier, et les gens de la radio, ont pris le temps de réécouter cette première partie, et se sont dit : « whoa, c’est vraiment très bon », puis ils ont mis la vidéo de cette séquence en avant, et ce fut un énorme succès, c’est à 12 millions de vues maintenant. Cette partie ne devait même pas être enregistrée. C’était comme un heureux accident (rires).

Comment travaillez- vous avec Jimmy James ?

Nos influences musicales sont plus ou moins identiques, tous les trucs que j’écoutais en grandissant, c’étaient les mêmes pour lui. C’est un peu comme si je savais ce qu’il pensait et vice-versa (rires). Quand on choisit des titres pour les reprendre, ce sont toujours les bons. On se complète très bien. Il va trouver un groove, moi la mélodie, et peut-être le bridge. La plupart de nos compositions se font sur scène pendant les balances. On ne répète pas vraiment, je ne peux même pas me rappeler la dernière fois qu’on a répété. Vous m’avait dit avant l’interview que vous étiez présent à notre concert à Sète en 2019, et bien c’est cette nuit là que nous avons composé le titre Aces. Il n’y avait pas encore la mélodie, mais on l’a joué lors de cette soirée. C’est sur l’album I Told You So.

Concernant votre dernier album, Cold As Weiss, en quoi est-il différent des précédents ?

Quand on a enregistré notre premier album, Close but No Cigar, c’était pas vraiment prévu, on a reçu un appel d’un ingénieur studio nous demandant si on voulait enregistrer, et à cette période, nous n’avions rien de prêt pour cela. Donc, on a choisi quelques reprises, et on a réussi à caser des titres originaux. Dans le deuxième album, I Told You So, nos influences sont plus présentes, on a des titres influencés par le hip-hop, une reprise de George Michael, ce genre de chose. Mais en ce qui concerne l’album Cold As Weiss, je pense que ça nous correspond vraiment. D’abord parce qu’en termes de qualité d’enregistrement, ce n’est que du live, on enregistre tout en direct, pas de multi-pistes, chaque performance est jouée jusqu’au bout. Je pense que la qualité de l’enregistrement met l’accent sur ce fait, ça sonne vraiment comme si c’était joué en direct. On a commencé notre carrière avec des jams, des improvisations, et cet album s’inscrit dans cet esprit.

Comment avez-vous rencontré votre nouveau batteur, Dan Weiss ?

On a fait une audition pour un batteur en 2019, parce qu’on était un peu fatigué, d’alterner les batteurs, il fallait leurs réapprendre tous nos trucs à chaque fois. On a eu 160 candidats pour cette audition, avec plusieurs vidéos pour chaque candidats, ça nous a pris une éternité pour regarder tout ça. Je me souviens que Dan était dans le groupe The Sextones, de Reno dans le Nevada, on a joué avec eux en tournée, et je me souviens avoir aimé le batteur du groupe. Quand on a fait cette audition, il faisait partie des candidats. On s’est dit « essayons avec ce gars ». Non seulement, il sait jouer de cette musique, mais c’est aussi une des personnes les plus cool et les plus drôles que j’ai rencontré. C’est important. Vous pouvez avoir les meilleurs artistes du monde dans un groupe, si vous ne pouvez pas vous entendre, ça n’en vaut pas la peine. On fait même des blagues sur scène.

Qu’en est il des futurs projets pour le Delvon Lamarr Organ Trio ?

On va sortir un nouvel album début 2023, qui sera précédé de singles. Il y a aussi un projet avec des invités, ça sera sûrement une série, qui durera aussi longtemps que possible. On a commencé des enregistrements, j’adore The Polyrhythmics, donc ils seront présents, mais il y aura aussi Nigel Hall, il joue du clavier dans le groupe Lettuce, j’aimerai travailler avec Ronnie Foster [ndlr : organiste jazz qui a enregistré pour Blue Note Records], Adam Deitch, le batteur de Lettuce, il a joué avec tout le monde. Dan va jouer des percussions, il est très bon dans ce domaine là aussi.

Interview réalisée par Hugues Marly au New Morning à Paris, 13 juillet 2022.

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