Adi Oasis, funk féministe

Crédit : Clement Dezelus
Crédit : Clément Dezelus

Le funk est bien souvent une question d’attitude, d’état d’esprit : être soi-même, ne pas avoir peur de bousculer les cases. L’artiste franco-antillaise Adi Oasis pourrait très bien prétendre à ces critères, et même au-delà, tant ses chansons se font souvent politiques. Féministe, elle se positionne également sur la question des armes à feu dans son pays d’adoption, les États-Unis. Ses textes sont enrobés d’un groove des années 70 et 80, comme de la neo soul d’Erykah Badu. Son premier album, Lotus Glow, sorti cette année, charrie histoire personnelle, collective, et compte des invités de marque, en phase avec son univers sonore. Mais avant tout cela, la musicienne a pris le temps de se découvrir et de travailler son style.

Qu’est-ce que vos parents écoutaient à la maison ?

Mon père était très fan de reggae, il écoutait beaucoup Lucky Dube, un chanteur d’Afrique du sud, mes deux parents étaient tous les deux très fans de Bob Marley. Mon père est de la Martinique, donc il y avait beaucoup de musique de la caraïbe chez nous, beaucoup de zouk, beaucoup de salsa aussi. Ma mère aimait bien la variété française, elle adorait Francis Cabrel notamment, que je trouve super comme auteur-compositeur, sa musique m’a beaucoup appris pour l’écriture. Mes frères, mes sœurs et moi, on est de différentes générations, c’était entre Michael Jackson et Whitney Houston pour les plus vieux, et les plus jeunes comme moi, on écoutait du r’n’b à la radio, j’étais très fan de Mariah Carey, de Lauryn Hill aussi.

En tant que musicienne, quelles sont vos influences ?

En arrivant à New-York à 19 ans, j’ai découvert beaucoup d’artistes funk et soul, surtout quand j’ai commencé à jouer de la basse. Pour cet album, j’ai beaucoup été influencé par Curtis Mayfield, Minnie Riperton. Je me suis aussi plongé dans les premiers albums de certains artistes, des groupes comme Slave ou Sly & The Family Stone, The Brothers Johnson. J’écoute énormément de P-Funk, comme Bootsy Collins. J’ai écouté Chakha Khan aussi. Tout ça est très ancré dans les années 70, et le début des années 80.

Vous avez commencez à jouer de la musique à quel âge ?

Ça a été toute ma vie, professionnellement dès l’âge de cinq, six ans, puisque j’ai tourné avec une chorale, j’étais en tournée deux mois par an, toute mon enfance, on chantait, on dansait. Je me suis mise à la composition et à l’écriture à l’adolescence, et je me suis acheté une guitare pour commencer à écrire mes chansons. À l’age de 19 ans, je me suis dit « ça y est, c’est vraiment ce que je veux faire », j’ai fait une année de fac, et puis je suis parti à New-York. 2 ans après mon arrivée, j’ai commencé à jouer de la basse dans un groupe.

Comment New-York a influé sur votre parcours justement ?

C’est un mélange entre le côté humain et la musique, parce qu’il y a quelque chose dans la mentalité new-yorkaise qui est très encourageant, contrairement à la France. J’avais seulement 19 ans au moment de partir, je faisais des chœurs ici et là, mais j’avais encore du mal à dire tout haut : « je veux être musicienne, je veux être chanteuse, je veux être star ». Mon but premier en arrivant à New-York, c’était de trouver mon style, parce que je n’avais pas vraiment de style, je manquais d’identité artistique, donc je voulais aller à la source de la musique qui m’intéressait, et ne pas copier depuis l’extérieur, je voulais me prendre une claque. Je me suis dit que je pouvais atteindre le niveau des Américains. Quand je suis arrivé là-bas, j’ai eu droit à un discours très américain qui fait du bien à entendre : « Tu peux y arriver, tu peux le faire, je crois en toi », ça venait parfois de gens que je croisais rapidement, il m’entendait chanter deux minutes, et m’encourager à continuer. Alors qu’en France, c’était plutôt le contraire. Je me suis dit qu’il fallait que je passe du temps à New York, que je m’imprègne de cette motivation, et puis au final, je ne suis jamais reparti (sourire)

La période avec le groupe Escort, qu’est-ce que ça vous a apporté ?

Essentiellement de développer mon expérience et mon identité sur scène. Ça m’a permis de me jeter dans la fosse aux lions, et je me suis vraiment découverte à ce moment-là en ce qui concerne ma personnalité sur scène.

À quel moment, vous penser à tenter l’aventure en solo ?

C’était après le deuxième album d’Escort, j’étais beaucoup plus impliqué dans le groupe à cette période, mais je voulais absolument écrire, et je commençais à produire aussi. En développant mon écriture, je me suis rendu compte que si je restais dans ce groupe, ça ne me permettrait pas de m’exprimer de la manière dont je le voulais, de raconter ma propre histoire, de faire le style de musique qui m’inspirait.

Une des meilleures remarques à mes débuts à New York, c’est un manager qui m’a dit « les choses vont avancer pour toi, quand ta proposition, et le mouvement musical du moment vont se rejoindre ».

Il y a depuis une dizaine d’années, un retour de l’esthétique funk 70-80, à travers des célébrités comme Bruno Mars ou Anderson Paak, mais aussi des artistes comme vous, avec une notoriété moins importante, qui sont très actifs et présents, est-ce que vous pensez être arrivée au bon moment avec ce style de musique ?

Une des meilleures remarques à mes débuts à New York, c’est un manager qui m’a dit « les choses vont avancer pour toi, quand ta proposition, et le mouvement musical du moment vont se rejoindre ». Je pense qu’il avait complètement raison. Un bon exemple : avec Escort, on faisait du new disco, on était presque en avance. On a rien inventé, mais je me souviens lors d’interviews de l’époque en 2012, on nous disait « vous êtes les seuls à faire du disco, c’est un genre qui a mauvaise réputation, comment vous allez faire ? », et cinq ans plus tard, le disco était sur le devant de la scène dans la musique pop. La funk ça fait partie de mon identité, c’était pas prévu, mais c’est vrai qu’il y a un mouvement neo-funk, qui m’aide à me propulser.

Entre le moment où vous commencez à vous affirmer en solo, et ce premier album, il y a eu la crise sanitaire, ça n’a pas été trop compliqué pour vous ?

Ça a été une période horrible pour beaucoup de monde, je pense notamment aux gens qui ont perdu des proches, mais en tant qu’artiste, c’est une période qui m’a aidé, d’une certaine façon, ça a marqué une pause pour moi. Je n’étais pas à un point de ma carrière où je vendais beaucoup de tickets de concerts, et comme je ne me produisais plus sur scène, ça m’a enlevé la pression de vendre suffisamment de places, ça m’a permis de faire de la musique toute la journée, j’ai pu sortir deux ep en un an. Il y avait aussi un peu moins de sorties, donc moins de compétition. Je me suis trouvé très chanceuse à cette période, parce que j’avais les moyens de faire ce que j’aime, alors que beaucoup de gens ne pouvaient plus se rendre au travail. J’en ai profité pour me concentrer à fond sur la musique.

Serena Williams, c’est l’exemple parfait de la femme rabaissée, pas considérée au même niveau que les autres, notamment pour des raisons racistes.

Le féminisme est un fil rouge dans votre album, notamment via le titre Serena en référence à la tenniswoman Serena Williams.

Pour moi, le morceau qui représente le plus l’émancipation des femmes dans mon album, c’est Red To Violet, je dis que c’est à mon tour, mais c’est à notre tour, notamment les femmes de couleur, donc pour moi, c’est ce titre l’hymne féministe de l’album. Serena, est le titre suivant, c’est la suite logique. Serena Williams, c’est l’exemple parfait de la femme rabaissée, pas considérée au même niveau que les autres, notamment pour des raisons racistes. Mais grâce à sa force de travail, sa force mentale, et son talent incomparable, elle a réussi a renversé tous les stéréotypes, et a cassé les portes. C’est un hommage à cette femme, c’est un exemple de ce qui est possible pour nous.

Pour continuer sur Red To Violet, comment est-ce que la rencontre s’est faite avec Jamila Woods qui partage ce titre avec vous ?

On était fan l’une de l’autre, j’étais tellement contente quand j’ai découvert qu’elle connaissait ma musique. Je voulais absolument l’avoir dans l’album. Au départ, on avait parlé d’un autre morceau, puis quand j’ai pensé à celui-ci, je me suis dit « ah, mais elle est parfaite pour ça », j’avais déjà mon couplet et le refrain. Ça s’est fait à distance, parce qu’elle habite à Chicago, et c’était en 2020 ou 2021, donc ce n’était pas vraiment possible de voyager, elle a enregistré son couplet à distance, et j’avais les larmes aux yeux quand j’ai entendu ce qu’elle a fait.

Concernant votre chanson Dumpalltheguns, le droit de porter et d’utiliser des armes est très enraciné dans la culture des États-Unis, est-ce que vous sentez que vous avez un regard extérieur sur le sujet ?

Je suis très adapté à la culture new-yorkaise plus qu’américaine, mais concernant les armes à feu, je me sens complètement extérieur au sujet, il n’y a rien à faire, je ne m’y habitue pas, j’ai même des conversations avec des gens, avec lesquels on est alignés sur plein de choses, à la fois politiques et morales, mais certains disent encore que ça peut être bien d’avoir une arme à feu pour se défendre, mais pour moi, ça ne devrait juste pas exister. C’est au moins une fois par semaine si on fait vraiment attention (elle fait référence aux tueries de masse.) Il faut qu’il y est des réformes, c’est pour ça que j’ai fait cette chanson.

Quand je vous ai vu en concert à Paris en 2022, vous échangiez en anglais avec vos musiciens, et en français avec le public, vous faisiez même la traduction, tout ça avec beaucoup d’aisance entre les morceaux. Il y a aussi plusieurs titres sur votre album où vous passez de l’anglais au français, je pense notamment à Sidoni.

Sidoni, c’est ma grand-mère, c’est peut-être pour ça que j’ai mis du français dedans. Mon cerveau fonctionne comme ça en fait, je passe tout le temps de l’anglais au français, même si je parle quatre langues au total. Comme le principal fil conducteur de Lotus Glow, c’est de parler de mon histoire, c’était important pour moi de me présenter à travers ces différentes langues. J’ai aussi une chanson avec du créole sur l’album (ndlr : The Water.)

Interview réalisée par Hugues Marly, le 21 mars 2023

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