
Credit: Rahim Fortune
Échappé de le formation soul The Indications, le temps d’un album solo, le chanteur Durand Jones en a profité pour explorer ses envies, et rendre hommage à sa ville d’origine en Alabama. Entre influences gospel, excursions rock, et expérimentations sonores nourries de peinture ou de littérature, l’artiste s’émancipe, et se rapproche de lui-même, jusqu’à assumer son identité queer. Retour sur ce baptême profane, des chants d’église jusqu’à James Baldwin et Freddie Mercury.
Pourquoi ce titre Wait Til I Get Over (Attends que je m’en remette, en français) ?
Faire ce disque pour moi, c’était plus que sortir 12 chansons, chaque titre était l’occasion de me soulager d’un poids émotionnel, et de me remettre en question. C’était presque comme un baptême : dans les églises baptistes, on vous amène à la rivière, on vous trempe dans l’eau, avant de vous en sortir, après ça, vous êtes supposé avoir changé. Je voulais que ça soit la métaphore de ce disque. J’enregistre ces chansons, je me trempe dans l’eau, et à la fin, je suis totalement libre. Je suis une personne changée, j’ai pris de la hauteur, j’ai cette nouvelle sensation de liberté et d’exister. C’est ce que je voulais avec ce projet, la chanson titre a cet air gospel de façon intentionnelle.
Quelles sont les influences de cette chanson ?
Principalement les gens que j’entendais à l’église tous les dimanches. Ma grand-mère a joué un rôle important dans mon éducation, elle veillait qu’on aille à l’église tous les dimanches, et au service du mercredi. Écouter les prêches du prédicateur, c’était OK, mais ce qui m’emballait vraiment à l’église, c’était la musique. Tous ces chanteurs incroyables qui n’avaient même pas l’ambition de faire ce que je fais maintenant. Ils ne faisaient que s’habiller pour le service du dimanche, puis ils chantaient de tout leur cœur. Je voulais retranscrire leur voix, c’est pour ça que j’ai fais toutes les parties vocales sur cette chanson.
Il y a aussi des sources d’inspiration au-delà même de la musique sur cet album ?
Je ne voulais pas soumettre trop de références musicales au groupe qui m’accompagne sur l’album, et je voulais amener d’autres formes de médiums : comme cette artiste qui peint des quilts (courtepointe en français), Anna Buckner, mais ils sont étirés, très larges, et abstraits, on avait des photos de son travail en studio. Il y avait aussi des poèmes de Claudia Rakine, Nikki Giovanni, Fred Moten, le livre de Yoko Ono, Grapefruits, qui a été une autre influence importante pour moi, et puis des textes de James Baldwin.
Comment expliquer aux musiciens que vous voulez que votre musique sonne comme un poème ou un tableau ?
Il faut trouver les bonnes personnes qui veulent bien explorer ce monde parallèle avec vous. Il y avait des moments en studio, où je disais « ça sonne très violet, et j’aimerais que ça sonne plutôt bleu », et les musiciens étaient là « mais carrément ! ». Je disais aussi parfois, « ne pensez pas à votre instrument comme un instrument mélodique, mais plutôt comme un instrument percussif » ou « même si tu joues du piano, vois ça comme si c’était une batterie », pareil pour la basse, la guitare. Ils étaient raccord avec cette approche. Si tu veux vraiment aller vers ce genre de direction abstraite, tu dois être entouré de gens qui souhaitent réellement ouvrir leurs esprits. De plus, les interprétations de chacun varient sur ce qui peut sonner « bleu », et c’est ce qui fait toute la beauté de la chose. Ces musiciens étaient en phase avec mon côté abstrait, bizarre, et souhaitaient m’aider à découvrir les sonorités que je voulais pour ce disque.
Ça me fait penser à la chanson éponyme, sur la fin, il y a ce son saturé, expérimental, avec un mélange de différents éléments…
Cet album est une dédicace à ma ville natale de Hillaryville, en Louisiane. C’est un vieux patelin, mais les traditions aujourd’hui rencontrent la technologie, dans un monde qui change constamment, il y a cette juxtaposition du nouveau et de l’ancien dans cette petite ville. Dans « Wait Til I Get Over », il y a une certaine approche du chant, le lining hymn, une pratique courante dans les églises en Amérique, mais plus tellement maintenant, cette partie traditionnelle rencontre ensuite tous ces nouveaux sons, et je pense que cela résume ce que Hillaryville est devenue. Il faut vraiment que je salue mon batteur, Ben Lumsdaine, c’est lui qui m’a aidé à mixer ce disque, c’était son idée de mettre du synthétiseur sur ce morceau, il voulait incarner cette ambiance à la Alice Coltrane. On est allé plus loin que ce qu’on imaginait avec cette chanson.
En parlant de votre ville natale, on retrouve cet univers sudiste dans le clip de « Lord Have Mercy », qui est très dynamique, tout en étant intimiste.
J’en reviens à cette juxtaposition du nouveau et de l’ancien : juste avant ce morceau sur l’album, il y a une interlude qui se termine sur l’arrivée de ma grand-mère à Hillaryville, elle pensait que c’était là qu’elle voulait vivre, elle trouvait que la communauté était très soudée, chacun veillait sur l’autre, mais c’était un endroit majoritairement noir, une fois que tu allais ailleurs, tu faisais face à beaucoup de discrimination. Je voulais jouer là-dessus, sur la nostalgie de ma grand-mère, et même si ce lieu était si unique et magnifique pour elle, la communauté a quand même dû faire face à tout ce racisme, ce n’était qu’une question de temps avant qu’une foule de blancs en colère arrive pour tout démolir. Malgré cela, cette population était fière et joyeuse, et se tenait les coudes. De nos jours, ce n’est pas forcément l’endroit rêvé, à chaque fois que je rentre chez moi, mes amis me disent : « tu es celui qui s’est échappé », et je voulais parler de tout ça à travers le clip, mais aussi à travers la musique. Je voulais que « Lord Have Mercy » sonne comme une balade en voiture, à travers un marécage, encore une fois, les musiciens qui m’accompagnent ont bien saisi ce sentiment.
Vous avez commencé à travailler sur certaines chansons pendant la pandémie, quel était votre état d’esprit à ce moment-là ?
Je ne suis évidemment pas heureux que tant de gens soient décédés pendant la pandémie, mais je n’avais pas réalisé à quel point j’avais besoin de ce temps de pause. Avec The Indications, nous étions sur la route, entre 100 et 150 jours par an, on était vraiment à fond, et tout d’un coup, on a arrêté. Prendre ce temps pour retourner à Hillaryville, prendre le temps de me poser dans le silence, ça m’a permis de mesurer tout ce que j’avais fait avec The Indications, et je me suis dit, qu’il y avait une bonne partie de moi que notre public ne connaissait même pas. C’était peut-être le moment de me concentrer sur moi, et de demander au label [ndlr : Dead Oceans] si je pouvais faire un album solo. À ce moment là, Aaron [ndlr : Frazer, second chanteur et batteur de The Indications] travaillait sur son projet avec Dan Auerbach, ça a du ouvrir la boîte de Pandore pour The Indications, ils se sont mis à bosser avec Bj The Chicago Kid, il sort un nouvel album prochainement avec le groupe, je n’ai pas été invité, c’est ok (rires), j’ai bossé sur mon propre truc.
Qu’est-ce qui diffère sur scène, entre jouer avec The Indications, et avec les musiciens qui vous accompagnent actuellement ?
Avec The Indications, on est dans la collaboration, il y a des compromis, je ne pourrai pas toujours obtenir ce que je veux. Avec ce projet, je suis en mesure d’essayer des choses que les membres de The Indications ne voudraient jamais faire. Pendant le spectacle, il y a de la soul, oui, mais aussi du r’n’b, un peu de country, du rock’n’roll, du funk, et je joue du saxophone, ce que je n’ai jamais fait jusqu’à maintenant. Je n’avais pas fait ça depuis 2018, redécouvrir cet instrument, c’est superbe pour moi.
Qu’est-ce que vous écoutez en ce moment ? Qu’est-ce qui vous inspire ?
Stevie Wonder est une grande influence pour moi sur scène, et j’aime l’ensemble de son répertoire. Récemment, j’ai réécouté tout ce qu’il a fait, de sa chanson « Fingertips » (1962) jusqu’à aujourd’hui. Je ne pense pas qu’il soit juste un musicien de soul, il peut tout faire. Innervisions était mon disque préféré de lui, mais maintenant, c’est Hotter Than July. J’aime toute la richesse de cet album, ça démarre avec une chanson qui a des éléments rock, il y a une chanson country, une autre reggae, il y a aussi une balade magnifique, « Lately ». Puis, il termine avec « Happy Birthday », qui est considéré comme un titre r’n’b, mais pour moi, c’est hors-catégorie. J’espère rencontrer Stevie un jour. Autrement, Paul McCartney a influencé mon écriture, en particulier sur « Gerri Marie » et « Sadie ». Freddie Mercury est aussi une de mes inspirations, non seulement pour sa présence sur scène, et son charisme quand il chante, mais également à cause de sa transition autour de sa sexualité, il était en phase avec lui-même, ça m’a fait me sentir à l’aise avec ma propre personne. Parmi les artistes actuels, j’aime beaucoup Danielle Ponder, elle a sorti son premier album, il n’y a pas si longtemps, qui est absolument fabuleux. Lianne LaHavas, sa voix est tellement unique, et je pense que sa version de « Weird Fishes » est meilleure que celle de Radiohead, c’est osé de dire ça (rires), mais ça m’a ému à chaque écoute. Durand Bernarr, il est très éclectique, c’est une boule d’énergie, il est très cool. Brittany Howard [ndlr : chanteuse du groupe Alabama Shakes] a joué un grand rôle sur le fait que je m’embrasse mes racines et ma culture sudiste. C’est la savante de la musique sudiste en ce moment. Je dois également citer une romancière incroyable, Jesmyn Ward, elle est originaire de DeLisle dans le Mississippi, c’est une petite ville, ça doit être à peu près la même taille qu’Hillaryville, elle écrit ces livres exceptionnelles, dont un sur l’ouragan Katrina, qui s’appelle Bois Sauvage, c’est fascinant. Elle décrit de façon sincère et réaliste la culture noire rurale du sud des États-Unis. Elle arrive à retranscrire ce monde dans son ensemble, sa beauté, son coté cru, son langage. Elle aussi m’a fait réaliser que le sud rural avait quelque chose à dire, et que je voulais faire partie de ce mouvement et de ce message. J’ai évidemment pris ses livres avec moi pendant les enregistrements en studio.
Interview réalisée par Hugues Marly, le 30 Août 2023.
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