Léon Phal, jazzman entre house et soul

crédit : Stanislas Augris

Saxophoniste franco-suisse, Léon Phal fait partie de cette jeune garde jazz aux nuances house et hip-hop. Le musicien puise aussi son inspiration dans les standards, la soul contemporaine, et les rencontres avec d’autres artistes. Les récentes performances scéniques de son groupe dégagent une atmosphère de fête, et tous les musiciens qui l’entourent sont investis dans la création de son nouvel album, Stress Killer, sorti en septembre dernier. Exigeant, curieux, en quête de renouveau, il se livre ici à propos des méthodes de travail de sa formation, et sur tout ce qui nourrit sa musique.

Tu te sens comment avec la sortie de cet album ?

Relâché. C’est énormément de stress de sortir un album, d’attendre les retours, de savoir si c’est accepté, si c’est validé, si les gens ont envie de le partager ou pas. La période de stress commence à s’évaporer. Le titre de l’album, c’est justement un rappel : on peut tous être productifs avec le stress, mais faut laisser ça de côté à un moment, et savoir apprécier la vie.

L’influence de la house est très présente dans Stress Killer, qu’est-ce qui t’as amené vers ce style ?

Je suis né en 1991, et quand j’ai découvert la house, c’était déjà une fusion avec d’autres genres. La house music, c’est le style de musique électronique le plus mélodique, il y a souvent du jazz dedans, il peut y avoir des mélodies assez puissantes, contrairement à la techno où le concept de tonalité n’existe quasiment pas. Les artistes qui m’ont influencé sont des jeunes producteurs, des mecs de mon âge comme Max Graef qui est berlinois. Il a sorti un album en 2016, via Tartelet Records, que j’ai écouté je ne sais combien de fois, avec des grosses lignes de basse, assez minimaliste mais très bien agencé. C’est arrivé à moi par le streaming. Actuellement, il y a aussi un gars qui s’appelle Nikitch, et un autre producteur, Kuna Maze, qui se sont alliés pour produire des albums, et c’est super, j’écoute ça souvent. C’est de la house qui m’inspire. Il y a aussi Jeff Parker, son morceau « Max Brown », c’est une grosse caisse sur tous les temps, avec des harmonies à la Coltrane, c’est magnifique.

La scène jazz UK est dans une démarche similaire : fusionner certains genres, s’éloigner des standards, je pense notamment à Kamaal Williams.

J’ai beaucoup d’affection pour la culture anglaise de manière générale, tout ce qui a été produit en Angleterre, ça a toujours eu un impact très fort sur moi, que ce soit Bowie, Supergrass, les Beatles, et puis Steel Pulse, tous les jamaïcains, les sound system anglais. Après, le jazz UK, je m’y reconnais, parce qu’il y a des similitudes avec mes projets, mais je ne me considère pas du tout comme une branche de ce style en France. Cette scène a métissé le jazz avec des cultures présentes en Angleterre. C’est très caribéen, très tourné autour du sound system sous tous ses angles : reggae mais aussi club, donc drum’n’bass, broken beat etc. Je pense qu’en France, on est en train de métisser toutes le influences qu’on a ici, et c’est ce qui donne ce jazz que mon label [Heavenly Sweetness NDLR] aime bien appeler french touch. Ce qui est sûr, c’est qu’on est influencé par des styles qui résonnent beaucoup en France.

On fait de la musique pour soi-même, c’est un exutoire, c’est inhérent à nos vies de musiciens, mais j’ai aussi toujours le sentiment de faire ça avec le public.

Est-ce que c’est aussi une manière de ramener la danse dans le jazz ?

J’ai toujours été attiré, même fasciné par les grandes scènes. Très jeune, j’ai commencé à participer à des festivals type Cabaret Vert en Champagne-Ardenes, et j’ai toujours eu beaucoup de respect pour le public. On fait de la musique pour soi-même, c’est un exutoire, c’est inhérent à nos vies de musiciens, mais j’ai aussi toujours le sentiment de faire ça avec le public. Quand tu remplis une salle, t’es extrêmement fier, mais le palier au-dessus, c’est les émotions pendant le concert : les larmes, les rires, les coups de cœur. Si tu arrives à ce stade là, l’énergie de la performance a été décuplée. Les gens qui viennent à mes concerts sont souvent émus, et viennent m’en parler à la fin du show. C’est le public qui a besoin de danser, mes musiciens et moi, on joue pour eux. On fait circuler l’énergie.

Est-ce que tu vas en club ?

Plus vraiment désormais, là c’est plutôt Perrier Menthe (sourire). J’ai traîné dans des studios avec des producteurs d’électro, directement dans le gras du sujet : on a fait des beats house, electro, minimal. Gauthier (Toux NDLR) apporte énormément dans le quintet, surtout sur l’aspect digital. Il a beaucoup été en club, et c’est toujours le cas. Il connaît les dj du moment, il se tient au courant des techniques utilisées en live, c’est un vrai nerd. Heureusement qu’il fait partie du quintet.

Justement, parlons des musiciens qui t’accompagnent et de comment vous travaillez ensemble.

On est tous très éloignés les uns des autres géographiquement, donc pour se voir, ça coûte cher. On se voit peu, mais quand c’est le cas, on fait des résidences artistiques. Là on a passé trois jours à La Rochelle, la semaine d’avant on était en Suisse, plusieurs jours, dans une salle de concert. La plupart du temps, je fais des maquettes sur mon ordinateur, je produit un beat que j’envoie à Arthur (Alard, le batteur NDLR) qui refait toutes les batteries. Une fois que j’ai ça, j’envoie la démo à Gauthier, qui remplace mes synthés par les siens. Ensuite, Rémi le contrebassiste rejoue la ligne de basse que j’ai composé ou il m’en propose une autre. Enfin, on se voit en résidence, et parfois on se dit « Tiens, il manque peut-être un thème à ce morceau » ou « Changeons le thème », parce que ça passait bien avec un synthé mais pas avec des cuivres. Dans ces cas-là, avec Zach, le trompettiste du groupe, on compose un thème. Parfois, il bosse seul, parce que j’aime bien sa touche, et c’est enrichissant pour le quintet. En général, j’essaie d’amener le décors, lambiance général du morceau, ça peut être un peu dansant, joyeux, avec des touches électro et hip-hop, et ensuite c’est l’ensemble du groupe qui structure le morceau.

Concernant les invités de l’album, K.O.G. et Lorine Chia, comment se sont faites les connexions ?

Le pseudo de K.O.G. veut dire Kweku Of Ghana, il a un groupe qui s’appelle Onipa, c’est une référence en terme d’afrobeat nouvelle génération. À un moment j’attendais des retours de rappeurs, des gens connus, des belges, des américains, mais les gars me faisaient galérer, ça me mettait en PLS. On a ensuite fait un séminaire Heavenly Sweetness, avec tous les producteurs et musiciens du label. J’ai discuté avec Guts, je lui ai fait écouté les morceaux pour lesquels je cherchais des invités. C’est lui qui m’a parlé de K.O.G., et je connaissais Onipa, mais je n’avais pas capté que ce chanteur-là avait une carrière solo aussi. Ça a tout de suite fait sens. Quand j’ai réécouté la version instrumentale de « Idylla », je me suis dit que c’était la personne qu’il me fallait pour amener une nouvelle dimension au morceau. Il y a un coté Kaytranada, mais en fait dans cette house, il y a du J Dilla, avec ce style rythmique décalé. C’est plutôt un hommage à ce dernier d’ailleurs. J Dilla puisait ses samples dans à peu près tous les genres de musique, tant que ça sonnait bien pour lui. J’ai composé ce morceau dans la cave, chez ma mère. Ensuite je me suis rendu compte que c’était du hip-hop en même temps que de la house. Il manquait un rappeur. Pour apporter la touche finale, il ne me fallait pas une approche trop classique, mais un mec qui sache chanter également. K.O.G. a une voix très singulière avec une énergie ultra puissante, il a un flow délirant. C’est exactement ce qu’il me fallait.

Avec Lorine, on a collaboré via le web. J’avais également entendu parler d’elle via Guts. Il l’avait invité sur plusieurs de ses albums. J’étais tombé sur un featuring avec Wiz Khalifa [et The Game NDLR]. C’est quand même dingue. Le titre s’appelle « 2 Blunts ». L’album de Lorine, Drill & Blues [sorti en 2022 NDLR] est incroyable. C’est une femme qui a vécu énormément de choses. Comme Kweku d’ailleurs. Ce sont des personnes avec des histoires difficiles mais qui ont un message hyper positif sur l’acceptation de sois-même, sur le fait de relativiser. C’est exactement l’énergie dont j’avais besoin pour ce nouvel album, parce que c’est ce que je veux transmettre.

« Naima » c’est comme les pyramides d’Égypte.

Sur ton album tu reprends « Naima » de John Coltrane, qu’est-ce que ce musicien signifie pour toi ? Comment as-tu abordé cette reprise ?

Je parlais avec un producteur de Nantes, Deheb. C’était pendant la crise sanitaire, et il me conseillait de faire une reprise d’un morceau que je connaissais par cœur. Il n’y en a pas tant que ça, mais « Naima » en fait partie. J’ai toujours eu envie de reprendre cette composition mais sans me le permettre, je ne me sentais pas légitime. Je viens de fêter mes 32 ans, c’est le moment d’arrêter de se culpabiliser ou de se comparer. J’essaie de sortir de ça, et d’être honnête. Coltrane, c’est LE musicien qui a marqué l’histoire moderne du saxophone. J’ai mis beaucoup d’affection dans cette reprise, et je suis particulièrement fier des arrangements. Il y a un mélange entre des harmonies plutôt neo soul et un monde ancien, « Naima » c’est comme les pyramides d’Égypte. C’est un monument dans le décor du jazz.

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment, et qu’est-ce qui t’inspire pour la suite ?

Jusqu’à récemment, j’écoutais très peu de musique vocale, mais là, beaucoup de chanteurs, de chanteuses, je cherche un grain, je cherche quelque chose de particulier. J’explore beaucoup la soul. C’est ça qui va être mon point de départ pour faire une musique actuelle. Il y a tous les albums qui sont issus du label Big Crown Records, produit par Leon Michels. Dans le catalogue du label, j’aime beaucoup Holy Hive qui propose une folk-soul magnifique, leur batteur Homer Steinweiss travaille également avec le Menahan Street Band et Mark Ronson. J’admire beaucoup leur travail. J’ai énormément à apprendre de ces gens là. J’écoute en boucle leurs albums, pour essayer de comprendre ce qu’ils font. Je suis déjà moins dans les musiques électroniques maintenant que Stress Killer est terminé. Et si on parle d’une personne dans le rap, avec de la technique, du style, et de la classe, je pense à Little Simz. Elle coche toutes les cases d’une grande artiste. Elle a des textes puissants, elle est en phase avec son époque, elle a un flow énorme. J’aimerais bien faire du son avec elle, et je suis sûr qu’elle est capable de poser sur n’importe quel style. J’ai plein de compos qui sont un peu psyché, et il me faudrait un excellent rappeur pour poser sur ça.

Interview réalisée par Hugues Marly, le 14 Septembre 2023.

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