
Crédit : Birdee
Présence discrète, la poétesse, chanteuse, compositrice originaire de Chicago, Jamila Woods n’en reste pas moins captivante et singulière. Sur son dernier album Water Made Us, elle utilise le symbole de l’eau pour mieux scruter les bouleversements liés aux relations amoureuses. Une œuvre neo soul en mouvement qui trouve son inspiration aussi bien chez Raphael Saadiq que chez Björk, et doit sa force et son aboutissement à un solide travail d’équipe. Retour sur la genèse et la conception de ce nouvel opus.
Qu’est-ce qui s’est passé entre votre précédent album et Water Made Us ?
J’ai beaucoup tourné après la sortie de Legacy! Legacy!. Puis début 2020, je faisais les premières parties de Raphael Saadiq sur sa tournée. C’était incroyable. C’est un artiste tellement prolifique, il est également compositeur. Pendant ses concerts, il y avait toujours une partie avec des hits qu’il a écrit pour D’Angelo, Solange et d’autres. J’ai été très inspiré par son travail. Après cette tournée, il y a eu la pandémie. J’étais effrayée et égarée au départ, puis je me suis dit que c’était pas si mal, comme une sorte de pause. J’ai toujours aimé réfléchir sur moi-même, et prendre des notes, retranscrire mes pensées, mais là, j’avais plus de temps pour le faire. Quand tout a rouvert, j’avais très envie de composer, et j’ai été très inspiré par la façon dont Raphaël a travaillé pour tellement de personnes. J’avais envie de rencontrer autant de gens que possible. Je me suis rendu à beaucoup de sessions d’enregistrements au hasard. C’est à cette période que j’ai connecté avec McClenney, qui est coproducteur exécutif à mes côtés sur ce projet. Enfin, peut-être au milieu de l’année 2021, j’ai réuni les chansons que je préférais parmi celles que j’avais écrites, on les a écoutées ensemble, et on a commencé à façonner l’album.
Comment avez-vous travaillé avec McClenney ?
On est devenus bons amis lui et moi, plus que tout autre chose. Ça a facilité le travail entre nous. On a beaucoup parlé de ce qui se passait dans nos vies amoureuses, nos familles, et plus encore. Tout ça en bossant sur des chansons. On partage cette envie de rentrer dans les détails et d’organiser tout ce qu’on fait. C’est une approche qui nous réussit. J’ai partagé avec McClenney tout ce que j’avais noté sur les phases que je traverse dans mes relations : timide, obsessionnelle, folle amoureuse, ambivalente. Il m’a dit que ça pouvait être cool de structurer l’album de manière à faire ressentir les transitions entre toutes ces émotions. Ça a été le moment charnière, ça a permis d’imaginer le résultat de notre travail. Ensuite, il a fallu s’assurer d’avoir une chanson pour chacune des phases qu’on voulait aborder. Chris [NDLR : McClenney] est aussi chanteur et compositeur, et quand j’enregistrais mes voix, on discutait des arrangements. C’était très complet. C’était la première fois où je travaillais sur tous les aspects d’un album avec mon producteur.
Le thème de l’eau était déjà présent à travers le visuel de votre album Heavn, qu’est-ce que cet élément représente pour vous ?
J’ai toujours été fasciné par l’eau en tant que métaphore. Ça ressort dans Heavn de plusieurs manières. Notamment ce que l’eau représente à travers l’Histoire et les mythes. À Chicago, l’eau est comme un élément qui fait lien : les africains déportés qui sautent des bateaux et construisent des communautés sous l’eau. Mais il y a aussi mon affection pour le lac Michigan. Sur la pochette de Heavn, je suis au-dessus de la surface, alors que là, je suis sous l’eau. Sur Water Made Us, il s’agit de ce que l’eau représente de mes émotions, de ma propre sagesse, et de la façon dont cet élément peut apprendre à lâcher prise. Pour la session photo du visuel, j’ai dû prendre des leçons de natation. L’eau me semblait être un bon symbole pour l’album. Autrement dit, on ne peut pas toujours tout contrôler, et se sentir en sécurité en permanence. Parfois, on peut se sentir en déséquilibre. Mais c’est comme ça qu’on grandit, et qu’on gagne de la confiance en soi. Je pense que cet album est entièrement sur mon monde intérieur, et l’eau est une métaphore puissante pour décrire cela.
Les toutes premières chansons sont censées représenter le côté lumineux d’une rencontre amoureuse. Le milieu de l’album est plus à propos des luttes de pouvoir entre deux personnes.
Au début de la chanson « Wreckage Room », il y a un filtre sur votre voix, et ça donne vraiment l’impression que vous êtes sous l’eau, puis la suite du morceau fait penser que vous remontez à la surface.
On découvrait ce qu’on voulait vraiment sur ce projet, en même temps qu’on enregistrait. Au bout d’un moment, on avait quelques chansons qui ne se ressemblaient pas, et qui ne renvoyaient pas forcément au thème de l’eau. Donc une partie du travail était de voir comment on allait arriver à coller ensemble tous les morceaux d’une même histoire à travers des sons différents les uns des autres. Les toutes premières chansons sont censées représenter le côté lumineux d’une rencontre amoureuse. Le milieu de l’album est plus à propos des luttes de pouvoir entre deux personnes. Ça sonne plus comme une plongée dans les profondeurs sous-marines, d’où cet effet sur « Wreckage Room ». C’était intentionnel de mettre en place ces différentes ambiances.
J’ai aussi lu que vous conceviez les chansons comme des espaces physiques, est-ce que vous pouvez en dire plus à ce sujet ?
Je sais que pour cette chanson, j’ai été inspiré par Björk. J’aime beaucoup son titre « Unravled ». Il n’y a pas beaucoup de lyrics, mais elle joue sur la répétition des mots, ça sonne comme une éloge funèbre. Je voulais cette atmosphère de deuil pour une chanson sur la fin d’une relation. J’ai enregistré ma voix dans un enregistreur à cassette. Au départ je répétais juste le mot « wreckage » (décombre), et puis McClenney croyait entendre « wreckage room ». Je lui dis : « C’est parfait, ça sonne comme l’endroit où je me trouve après une rupture. Je suis juste là, à pleurer par terre, seule avec mes émotions ». Au-delà de ça, la première chose que je fais quand j’entends une production, c’est que je m’immerge dans mes sentiments, et j’ai l’impression que c’est comme une pièce qui est en train de se construire. Quelle chanson pourrait exister dans cet espace ? Quel sujet ça m’inspire ? Ça me guide dans mon écriture d’imaginer une chanson comme un espace physique.
Vous dites également que la poésie est une forme de connaissance approfondie de votre propre expérience. Est-ce qu’il y a selon vous une dimension thérapeutique à la pratique artistique ?
Sur tous mes albums, j’ai ce pouvoir de mettre des mots sur des schémas liés à mes expériences de vie, à ma façon d’aimer quelqu’un. Je pense par exemple à la chanson « Tiny Garden » qui avait un goût de victoire. Dans la plupart de mes relations, mes partenaires me disaient : « Je n’arrive pas vraiment à savoir ce que tu ressens pour moi », et je me demandais s’il n’y avait pas quelque chose qui n’allait pas avec moi. Je ne suis pas assez transparente quant à l’amour que je peux ressentir pour une personne. Mais écrire cette chanson, voir des personnes réagir à celle-ci, et s’identifier à mon expérience, c’est très thérapeutique.
Quel est votre rapport à Chicago ? Comment est-ce que cette ville vous a influencé ?
Je suis originaire de Beverly dans le sud de la ville, mais historiquement, c’est un quartier irlandais. Ma famille était une des rares familles noires dans un quartier blanc. Alors que le Southside est essentiellement afro-américain. J’ai même écrit un poème à ce sujet, ça s’appelle « beverly, huh. » , on peut le trouver sur Internet. Il y a une différence entre l’endroit où j’ai grandi et l’endroit où je suis allé à l’école. Il y avait des endroits faits pour moi, et d’autres non. Mais je ne me sentais pas forcément à ma place où que je sois. A l’école, j’étais une des rares étudiantes noires, et je ne me sentais pas non plus à l’aise quand j’allais à l’église avec ma grand-mère. Beaucoup d’artistes ont ce même type de rapport au monde (James Baldwin notamment), celui d’être toujours un peu à la marge, parce que tu ne ressens pas ce sentiment d’appartenance. Je me suis retrouvé dans une position où j’observais tout, avec l’envie d’écrire sur mon ressenti. À Chicago, il y a une forme de ségrégation, mais pas entre les artistes selon moi. Les endroits où j’allais pour apprendre et écrire de la poésie, c’est aussi là que je rencontrais des rappeurs. Mais aussi des danseurs, des musiciens. On était tous ensemble. Ça a toujours été une source de motivation, une façon de rester inspirée. Ça donne toujours envie de faire mieux quand tu croises différentes ressources artistiques.
Quand est-il des femmes qui ont travaillé sur ce nouvel album ?
Il y a Wynne Bennett [NDLR : productrice pour Janelle Monae, Serpentwithfeet] avec qui j’ai travaillé sur les titres « Tiny Garden », « Still », « Headfirst ». Il y a aussi Alissia Benveniste [NDLR : productrice pour Baby Rose, Bootsy Collins], on a fait « Bugs” ensemble. Je suis allé chez Wynne à Los Angeles, elle était enceinte à ce moment-là. On faisait tout ensemble : les compositions, la production. C’était pareil avec Alissia qui vit à New-York, j’allais à son studio. Elle a aussi écouté la totalité de l’album avant sa sortie, et m’a donné de très bons retours. Toutes les deux étaient également impliquées dans la conception de l’album, notamment le mix. Je suis extrêmement contente d’avoir travaillé avec autant de femmes pour Water Made Us [NDLR : ses sœurs Ayanna Woods et Kamaria font les chœurs sur « Wreckage Room ».]
Interview réalisée par Hugues Marly, à Paris le 6 Septembre 2023.
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