B. Cool-Aid, sous influence(s)

Duo composé du rappeur/crooner Pink Siifu et du beatmaker Ahwlee, B-Cool Aid se balade entre thèmes sur la conscience et l’affirmation de soi, l’espoir ou les rapports de séduction. Tout cela enrobé de productions aux couleurs jazz et neo soul, inspirées de J Dilla et Madlib. Entre quelques séries de rires enfumés, le tandem discute de la conception de leur dernier album Leather Blvd., de l’importance des rapports humains dans les collaborations artistiques, et des liens entre différentes générations de musiciens noirs américains.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Ahwlee : On s’est rencontrés à la fête d’anniversaire du producteur Mndsgn. On a bien accroché dès le départ, mais je n’ai pas écouté la musique de Siifu avant que je ne le vois rapper.

Pink Siifu : On a fait un Boiler Room avec Ahwlee en 2015. Il y avait 5 Shuckles [ndlr : Ras G + The Koreatown Oddity] qui était là aussi. C’était à Los Angeles, je venais d’emménager dans cette ville [ndlr : l’artiste a commencé sa carrière à Cincinnati]. C’était un nouveau départ pour moi. J’avais déjà fait de la musique, mais je n’en parlais pas, j’essayais de repartir à zéro artistiquement. C’est vraiment ce set au Boiler Room qui m’a fait connaître à une grande échelle. J’aimais beaucoup la scène de Los Angeles à cette période. Et j’essayais avant tout de connecter humainement avec les artistes que je rencontrais.

C’était quoi qui vous a attiré à Los Angeles ?

PS : Les productions Brainfeeder [ndlr : label fondé et géré par Flying Lotus.] Tous les artistes actifs sur ce label au milieu des années 2010 m’ont fait exploser le cerveau : Mono/Poly, Ras G, Austin Peralta (REP), Thundercat. On m’a fait découvrir Gonja Sufi aussi à cette période. Pareil, ça m’a secoué le cerveau. C’était à la fête où j’ai rencontré Ahwlee. Et je me rappelle également avoir entendu Yesterdays New Quintet sur vinyle ce jour là. J’étais sur un canapé en train de rouler un joint, et je demandais autour de moi : « Mais c’est quoi ça ? » Je me suis levé pour voir ce que c’était, j’ai trouvé ça fou ! Mais c’est Madlib ? À cette période, je découvrais peu à peu tous les alias et les différents univers de ce producteur. Puis à travers Ras G, j’ai connu la musique de Sun Ra. Madlib, Sun Ra ont tout fait. Ça m’a donné envie de faire pareil avec ma discographie. J’aime beaucoup le rappeur-producteur Jeremiah Jae aussi. Ses albums sont comme des films.

Venons-en à votre dernier album, pourquoi ce titre Leather Blvd. ?

PS : On a réfléchi à ce titre pendant un moment. On porte beaucoup de cuirs marrons et noirs. Et j’ai pensé que le cuir pourrait bien symboliser la ténacité des personnes noires. Le cuir est résistant et coûte cher.

Qui sont les deux femmes sur la pochette de l’album ?

PS : C’est la mère d’un de nos collaborateurs en direction artistique, Barrington Darius, et une amie de celle-ci. Il y a toujours des femmes sur les visuels de nos albums, nous on est jamais dessus.

Quand tout se passe au même endroit, au même moment, tu peux vraiment faire de la magie.

Est-ce que vous avez une façon particulière de travailler sur vos morceaux ? Vous collaborer à distance ?

A : Je suis toujours en train de travailler sur des productions. Mais notre collaboration artistique ressemble à notre première rencontre. Autrement dit, on ne fait pas forcément de la musique quand on se voit. On fume, et puis je fais tourner un beat. Sinon, on a enregistré les trois quarts de Leather Blvd. ensemble, au même endroit.

PS : On a bossé sur cet album pendant au moins quatre ans de façon aléatoire. Mais collaborer par sms et e-mails ou en personne, c’est tellement différent.

A : Je préfère la collaboration en direct, plutôt que de juste envoyer des pistes. C’est l’échange entre nous qui fait d’un titre ce qu’il est. Quand tout se passe au même endroit, au même moment, tu peux vraiment faire de la magie.

Je voulais aussi parler de l’influence de J Dilla sur votre musique, et particulièrement de celle de Slum Village (je sors la pochette de l’album Fantastic Vol II de mon sac.)

A : J’ai beaucoup écouté ça quand j’étais adolescent.

PS : J’ai vraiment été introduit à cette musique quand j’ai connecté avec Awhlee. Ça et Voodoo de D’Angelo. Parce qu’avant je connaissais seulement sa chanson « Devil’s Pie ». Je ne m’étais pas intéressé au reste de son répertoire. Je suis un enfant de Prince, et les fans de D’Angelo savent à quel point ce dernier a été influencé par Prince. Donc les gens autour de moi me disaient : « Il faut que tu écoutes D’Angelo. » J’ai découvert tout ça en m’installant à L.A., et ça nous a permit de construire le son B Cool Aid. Et puis j’aime The Soulquarians dans leur ensemble (Q-Tip, Badu, Common.) Je suis aussi un enfant de la Neo Soul. Voodoo par exemple, ça montre à quel point la neo soul peut te toucher. C’est vraiment fort.

En parlant d’artistes importants, il y a Ladybug Mecca du groupe Digable Planets sur votre album.

PS : C’est la première personne vraiment cool au micro dans le rap, si tu veux mon avis. Elle et Slick Rick. Ladybug Mecca au mic, c’est contagieux. Merci internet, on a connecté sur Instagram. C’est une personne authentique. Elle nous a témoigné de l’attention et du soutien, et ensuite, la rencontre s’est faite simplement. On est toujours en contact. On va sûrement collaborer à nouveau sur de futures sorties. Elle a aussi participé à des interludes sur Leather Blvd. Quand je l’ai rencontré la première fois, j’avais l’impression de la connaître depuis toujours, c’était cool. C’est d’ailleurs comme ça que se passe la plupart de nos collaborations avec d’autres artistes.

A : C’est un ange descendu sur terre cette femme .

La musique sonne très live sur le morceau « ChalkRoundIt (Talk abt it) » sur lequel elle a collaboré.

PS : C’est le groupe Butcher Brown ! Et Dj Harrison également. Awhlee aussi a travaillé sur ce morceau. C’est le tiercé gagnant. Butcher Brown a beaucoup apporté à la finition de cet album. Ça faisait longtemps qu’on bossait dessus, mais ces gars sont arrivés et nous ont beaucoup apporté. Corey Fonville [ndlr : le batteur du groupe] et Dj Harrison ont été les meneurs de jeu pour bien terminer ce projet.

Concernant la reprise de « Naima » de John Coltrane, Ahwlee, c’est un classique qui vous tient à cœur ?

A : C’est un des premiers titres que j’ai appris à jouer à la guitare. Mais cette reprise au départ, c’est juste un truc que j’ai joué pour Liv’ [ndlr : le prénom de Pink Siifu est Livingston.] Je ne pensais pas en faire quelque chose. Mais il m’a dit : « Non, il faut l’utiliser. » Mndsgn a rajouté des claviers et de la voix par-dessus. Et ça a donné quelque chose de différent.

Vous maîtrisez plutôt bien les interludes dans cet album. C’est quelque chose d’important dans la musique hip-hop.

PS : C’est essentiel, sinon central pour le hip-hop. Je dirais que ce sont les interludes qui m’ont mis dans la production. Ceux de Madlib, les interludes très courts de Knxwledge. Même N.E.R.D. J’ai été biberonné à tout ça.

Je suis aussi un enfant de la Dungeon Family. Tout ce que je connais, ça vient d’André 3000.

Je trouve que ces ambiances relâchées, soulful, qu’on retrouve dans votre musique font parfois penser à Outkast et plus largement à la Dugeon Family ?

PS : Je suis aussi un enfant de la Dungeon Family. Tout ce que je connais, ça vient d’André 3000. C’est aussi pour ça que j’invite tout le temps Big Rubb de Goodie Mobb sur mes projets (rires.)

A : Even In Darkness [ndlr : unique album de Dungeon Family], on l’a beaucoup écouté. En parlant de skits et d’interludes, Outkast est sur le podium avec De La Soul, Fugees. 

Sur votre premier album BRWN, il y a le morceau « holditin|out » sur lequel la voix de Pink Siifu m’a rappelé Steve Arrington, le chanteur du groupe funk Slave, qui a sorti un album solo chez Stones Throw en 2020.

PS : Je ne savais pas exactement ce que je faisais sur cet album (rires.) Mais je comprends ce que vous voulez dire. On essayait d’être un peu fou sur ce premier opus. Des fois j’essaie de retourner vers cet état d’esprit. Maintenant qu’on travaille avec Dj Harrison, j’ai une meilleure conscience de ma voix en musique, de comment elle sonne. Avant on était vraiment dans l’expérimentation.

En préparant cette interview, j’ai aussi pensé à Headhunters de Herbie Hancock (je sors la pochette d’album de mon sac, puis celles de The Clones Of Dr Funkeinstein de Parliament et de You Send Me de Roy Ayers.)

PS : Headhunters c’est l’un des disques préférés de mon père. Un peu bourré, il me disait, en parlant de « Watermelon Man » : « Il faut que tu samples ça, il faut que tu rap là-dessus. » J’adore Herbie. Et Parliament mec, George Clinton c’est le meilleur de tous les temps. Pour moi, c’est un artiste complet. Sans lui il n’y aurait pas de Dungeon Family, pas d’Outkast. Pareil pour Snoop, et le rap de la côte ouest. Bootsy Collins, la même. Une des choses que j’admire chez Clinton, c’est comment il choisit ses collaborateurs. Qui chante sur tel titre, qui se met en retrait. Je l’ai vu en concert en 2017 à Birmingham en Alabama. C’était fou. À un moment donné, toutes les personnes sur scène chantaient le refrain. C’était le feu ! Enfin, Roy Ayers, c’est aussi l’un des plus grands. On était programmé sur la même date que lui pour notre premier concert à l’étranger, à Genève, en Suisse. Mon père n’arrêtait pas de pleurer quand il a appris ça. J’aimerais bien travailler avec Roy Ayers, j’ai besoin de sa touche.

Interview réalisée par Hugues Marly, à La Dynamo des Banlieues Bleues à Pantin, le 3 Novembre 2023.

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑